Kafka, ou l'en deçà de la loi [chapter]

François Ost
2001 Lettres et lois. Le droit au miroir de la littérature  
Introduction L'attitude de Kafka à l'égard de la chose juridique ne manque pas d'être paradoxale : tenant le droit en très piètre estime, il consacre cependant sa vie entière à clarifier ses rapports à la loi (qu'on ferait mieux, du reste, d'écrire avec un grand L : Loi). Lui qui écrira : 1 , ou encore : 2 , lui qui s'enferme volontairement dans un travail peu satisfaisant de juriste bureaucrate dans une compagnie publique d'assurance contre les accidents du travail, n'aura cessé de retourner
more » ... essé de retourner en tout sens la question de la Loi : loi paternelle, loi juive, loi étatique, loi religieuse... autant de figures de la loi, dont aucune ne le satisfait cependant, comme des ersatz aussi irrécusables que trompeurs de la Loi dont il ne cesse de se demander la forme qu'elle prend et le contenu qu'elle présente. Kafka lui-même nous met en garde contre les interprétations hâtives et unilatérales de ses textes; leur signification ne lui apparaissait qu'après coup, et encore, seulement partiellement -ainsi, ce passage du Journal : «c'est à ce moment que j'ai commencé à voir clairement la signification du récit, elle-même l'a compris correctement, mais ensuite, il est vrai, nous sommes entrés brutalement dedans avec des remarques grossières, c'est d'ailleurs moi qui ai donné le signal» 3 . Du reste, Kafka n'hésite pas à forger lui-même les fausses clés qui égareront bien des interprètes, comme elles auront trompé ses propres personnages -c'est qu'il ne veut négliger aucune piste et explore systématiquement tous les scénarios possibles, nous laissant -se laissant -devant la tâche toujours recommencée de frayer la voie la plus prometteuse dans ce maquis interprétatif. M. Blanchot a raison d'écrire à cet égard : 4 . Il y a donc beaucoup d'indécidable dans cette oeuvre qui, d'ailleurs, parle si souvent de l'impossibilité de décider vraiment. Car, pour décider vraiment, il faudrait savoir à quoi s'en tenir à propos de la Loi -ce qui est précisément la chose la moins accessible aux hommes. Passe encore, au prix d'efforts inouïs et ininterrompus, qui vous mettront presque certainement "hors le loi", de dénoncer les impostures de la justice et les travestissements de la Loi, mais de là à dire ce que positivement elles sont... Il faut cependant interpréter, puisque nous lisons Kafka. Ce sera l'objet du premier chapitre de jeter les bases de l'hypothèse interprétative que nous mettrons à l'épreuve dans la suite du texte (Chapitre 1. Une hypothèse interprétative. Le dérèglement de la fonction symbolique). Que se passe-t-il lorsque se délite le «triangle éthique" constitutif de l'intersubjectivité institutionnalisée -lorsque le de la loi tierce fait défaut, que le de l'autorité s'en prévaut néanmoins, et que le moi, privé de repère (et sans doute aussi de symbolique) est contraint néanmoins d'assumer sa part de loi ? Quelle loi, archaïque et implacable, se substitue alors à la loi symbolique qui fait défaut ? Telles sont, nous semble-t-il, les questions les plus essentielles, au moins aux yeux d'un juriste, que Kafka n'a cessé d'affronter dans sa vie et dans son écriture; ce sont elles qu'il met en scène dans ses récits juridiques. Le deuxième chapitre () opère le détour par les écrits autobiographiques (le Journal et la Lettre au père) -étant entendu que, dans certains cas, le "détour" est le chemin le plus direct pour aller d'un point à un autre. À mille lieues des facilités de l'anecdote et des raccourcis de l'explication génétique, ces documents autobiographiques, dont la qualité littéraire ne le cède en rien aux nouvelles et aux romans, nous livrent un accès sans voile aux coulisses de l'oeuvre. Kakfa a autant écrit sa vie qu'il a vécu son écriture; c'était, chez lui, une seule et même épreuve -l'épreuve de la loi -de sorte qu'il est impossible de dire ici qui, de la fiction ou de la vie, a anticipé sur l'autre, encore moins de décider où se situedans la vie ou dans les récits -le plus de réalité (ou le plus de folie). Le troisième chapitre (L'écriture, ) fait subir à notre hypothèse interprétative l'épreuve de l'écriture kafkaïenne. S'il est vrai que, dans l'oeuvre artistique, le fond et la forme ne font qu'un, il doit être possible de repérer, au plus intime du style, la trace du . Bien des signes nous en convaincront : la disparition des métaphores au profit des métamorphoses, notamment, ou encore l'identification de l'auteur, du narrateur et du personnage (l'absence de point de vue "tiers" ou de surplomb) -un personnage proliférant du reste sous la forme de multiples doubles. Enfin, le quatrième chapitre (Ouvertes, comme les portes de la loi...) nous donnera l'occasion de tester systématiquement notre hypothèse sur le corpus que représentent Le Procès et les principales nouvelles à connotation juridique 5 . On étudiera les caractères et conséquences du barré, du perverti et du accusateur -ce qui fera apparaître, à la faveur de cet effondrement de la loi commune, une loi archaïque de nécessité qui se manifeste notamment dans la procédure, à nos yeux délirante, de ce . Comme si Kafka écrivait l'histoire moderne à rebours, régressant ici du monde institué de la loi commune à la loi de nature aussi implacable que violente. Au terme de ce parcours, on espère ainsi avoir contribué, avec l'aide d'un auteur considérable, à illustrer tout le bénéfice que la philosophie du droit peut tirer de sa confrontation aux grandes oeuvres littéraires. D'une part, l'affirmation (ici en creux plus qu'en plein, mais la démonstration n'en est que plus parlante) de quelques thèses fortes, 5 . Il n'est évidemment pas aisé de faire le tri. D'une certaine façon, c'est toute l'oeuvre de Kafka qui relève de la perspective juridique au sens ou nous l'entendons (le rapport à la Loi). En définitive, ce sont des limites de temps et de place qui nous ont contraint à choisir. Mais bien des pistes demeurent en friche. Un roman comme Le C h â t e a u , très peu exploité ici, pourrait s'avérer particulièrement riche d'enseignements. Se rappelle-t-on, par exemple, que les juristes des temps anciens, comme le rappelle M. SERRES, étaient d'abord des , spécialistes du bornage et de la mesure (Le contrat naturel, Paris, Éd. F. Bourin, 1990, p. 87 s.) ? comme le fondement nécessaire de la loi dans ce que nous appelons l'intersubjectivité instituée, et l'alternative ruineuse qui s'y substitue en cas d'échec de cette construction symbolique. D'autre part, parce que la littérature ne se ramènera jamais à la démonstration d'une thèse, la mise en valeur des incertitudes, des ambivalences et des paradoxes qui affectent toute réalité un tant soit peu complexe, comme le sont nécessairement les choses humaines -ambivalences et paradoxes que la science juridique est parfois conduite à réduire et simplifier. Les juristes enseignent que -res iudicata pro veritate habetur -, fiction sans doute rendue nécessaire par les contraintes de la vie sociale et la nécessité de trancher. Mais approximation aussi, et parfois injustice, que les auteurs ne cesseront de dénoncer et de mettre en doute, la fiction littéraire, comme chez Kafka, se faisant alors le porte-parole d'une autre vérité. De ce point de vue , l'insistance sur le plus singulier -et quoi de plus singulier (étonnant et strictement individuel) que l'oeuvre de Kafka ? -pourrait bien donner accès au plus universel. Chapitre 1. Une hypothèse interprétative : le dérèglement de la fonction symbolique Une hypothèse interprétative : d'autres clés, bien entendu, pourraient être utilisées, qui ouvriraient d'autres portes. Sans prétendre pour autant disposer d'un passe-partout qui ne manquerait pas de fausser quelques serrures, on choisit néanmoins l'interprétation qui, pour l'approche éthico-juridique, paraît la plus féconde -celle qui fait justice au plus grand nombre possible de suggestions du texte. Celle aussi qui, loin d'exclure d'autres lectures, les rend possibles et les rapproche, parce qu'elle se porte plus près du fondement. Une hypothèse interprétative : c'est bien une interprétation, et non une explication que nous proposerons. Si l'explication clôt le mouvement de la pensée en rapportant les faits à une ou plusieurs causes déterminées, l'interprétation, en revanche, ne cesse de le relancer dans un jeu de renvois sans cesse recommencé -comme il sied particulièrement à de l'affaire aura toujours un rapport étroit avec le règlement et la loi, dont la lettre égare et l'esprit s'est perdu. Ce dérèglement de la fonction symbolique, c'est tout d'abord dans l'échec de la triangulation éthique (section 1) que nous l'observerons : l'incapacité de poser correctement les rapports du soi et de l'autre, du soi et du chacun, du soi et de la loi, et finalement du soi à soi que révèle exemplairement la difficulté de l'usage des pronoms personnels -je, tu, il -balises de l'intersubjectivité institutionnalisée. En résultera notamment la forclusion du "il", l'inaccessibilité de l'espace tiers de la loi (le "tiers exclu") -ce qui, on s'en aperçoit bien assez tôt, ne signifie pas anomie pour autant. C'est alors, "en deçà de la loi", à une plongée dans les tréfonds d'une loi archaïque de nécessité (section 2) que nous sommes entraînés : univers inhumain du tabou et de la souillure, synonyme de terreur et d'arbitraire, que signalent les arrêts d'une justice immanente, aussi automatiques qu'implacables. Section 1. Échec de la triangulation éthique. Le tiers exclu. On le sait : le héros de Kafka n'accède jamais à la loi; inaccessible et terrifiante, elle finira par avoir raison de lui. Pour éviter d'être à son tour piégé par la fascination de cette loi dévorante, peut-être faut-il inverser la perspective, tourner le dos à cette Méduse mortifère, et nous enquérir du sujet qui la contemple. Tout reconstruire à partir de la base, du sujet humain qui voudrait bien dire "je" et s'affirmer précisément comme sujet, doué d'identité et, si possible, de liberté. On suivra ici la démarche de Paul Ricoeur qui, en amont de la morale qui articule les normes, les commandements et les interdits, pense les conditions de possibilité de l'éthique, qui appréhende le bon et le bien sous l'angle des valeurs et des intentions propres aux sujets de l'interlocution 6 . Dans ce modèle, l'univers de la règle s'enracine dans un terreau de relations intersubjectives qui confèrent une valeur ou un sens précisément aux commandements et aux interdits, ainsi qu'un poids humain (disons, pour simplifier, un indice de confiance) qui rend leur impérativité et, le cas échéant, leur sanction supportables. En deçà du droit et de la morale, c'est donc à l'éthique que nous remontons, pointant, à la racine de l'éthique, vers ses conditions de possibilité anthropologiques. C'est seulement en ces régions, croyons-nous, que nous avons quelque chance de rencontrer le héros kafkaïen et l'homme Kafka (si tant est qu'on puisse les distinguer) et d'entendre leur plainte énigmatique -"plainte", le terme est bienvenu ici qui, derrière le vocable juridique (l'acte de procédure qui, chez Kafka, n'aboutit jamais) laisse deviner quelque chose du dérèglement psychique qui en est la source. 6 . P. RICOEUR, "Avant la loi morale : l'éthique", in , p. 62 et s. 6 Le triangle des pronoms personnels nous servira de modèle dans cette tentative de reconstruction de la genèse du normatif. Le "je" en est le point de départ : un être voudrait bien s'affirmer, se désigner comme un être unique, doué d'une identité stable; apparaître comme l'auteur, libre, de ses actes, le sujet de son histoire et de ses avatars, le responsable, digne ou indigne, de ses choix. Une prétention se fait valoir, une aspiration à être, une virtualité d'existence qui, à ce stade encore solipsiste, ne sont assurés d'aucune réussite. Entre cette prétention et sa reconnaissance se devine l'écart de la faillibilité -le sujet en puissance est risqué au regard d'autrui. Comme l'explique Ricoeur, pour se traduire en pouvoirs réels, ces "capacités" du sujet demandent la médiation de l'altérité 7 . C'est le moment du "tu" -l'autre qui, dans le corps à corps ou le face à face, s'interpose entre le monde et le moi. On comprend alors que la prise de parole s'intègre dans une interlocution et que l'agir prend place dans une structure d'interaction. Mais cette figure duelle de l'altérité pourrait encore se ramener à la fusion -séductrice ou violente, peu importe -quasi narcissique; il pourrait bien, ce "nous", n'être qu'un "je" à deux, tant que ne sont pas dégagées les voies de passage de l'altérité à la pluralité. Ce point est, à vrai dire, tout à fait essentiel. Il s'agit, par l'autre, d'accéder à n'importe quel autre. Ou encore de distinguer l'autre comme toi (altérité) et l'autre comme tiers (pluralité). Ce dédoublement du toi, qui ouvre la voie à la troisième personne, le "il", donne une profondeur à la relation duelle : à l'immédiateté du passage à l'acte, il substitue la médiation réflexive à un autre que nous, l'instance tierce (jugement, raison) de l'institution. Le "il" qui se fait valoir alors, au troisième temps de cette construction, n'est donc pas seulement n'importe quelle troisième personne qui s'interpose entre le "je" et le "tu", il est aussi le dédoublement réflexif du "je" et du "tu", ainsi que la référence au tiers institué de l'espace public. Ce "il" est tout à la fois le "chacun" de la pluralité anonyme, au-delà de la relation duelle, l'écart qui se creuse en moi et en toi en nous assurant la commune référence à une identité partagée et, enfin, l'amorce de constitution d'une communauté politique (au-delà du clan familial) où, dans l'espace de la "publicité", peuvent s'articuler les premières prétentions à la justice par référence à une loi générale et abstraite -une loi qui ne vaut pas seulement par manière de privilège dans les relations de toi à moi, mais qui est susceptible d'être généralisée à tous les autres êtres disant "je". Que savons-nous déjà ? Au premier stade, celui du solipsisme, un "je" fait valoir sa prétention à l'identité et l'autonomie (liberté). Au second stade, celui de l'altérité, un "tu" s'interpose, reconnaissant les aspirations du "je" selon des modalités très variables, en fonction de sa propre ouverture au troisième moment du "chacun" impersonnel. À ce stade, celui de la pluralité, le "il" se fait valoir, qui donne accès à la médiation du jugement réflexif. Mais encore faut-il boucler la boucle et montrer l'action en retour de cette institutionnalisation progressive de l'intersubjectivité sur l'être qui dit "je". Le voilà 7 . P. RICOEUR, "Qui est le sujet de droit ?", in Le juste, Paris, Esprit, 1995, p. 33. 7 désormais "sujet réfléchi", capable de prendre distance à l'égard de lui-même, de se désigner au réfléchi comme "soi" -un "soi" qui est la forme réfléchie de tous les pronoms et qui présuppose la médiation de l'altérité : le "soi-même", explique Ricoeur, est désormais "comme un autre", et ce, au sens fort, pas seulement semblable à un autre (simple comparaison), mais "en tant qu'autre" (rapport d'implication) 8 . Pour le dire autrement, le voilà maintenant assuré de la réversibilité de l'usage des pronoms : comme moi, le "tu" auquel je m'adresse peut dire "je", tandis qu'à ses yeux, je suis un "tu" auquel il répond. Si comme moi, le "tu" est en mesure de dire "je", alors ce "tu" est un alter egolui aussi est une identité en attente de reconnaissance, une autonomie en instance d'interaction. Cette réversibilité de l'usage des pronoms est essentielle : elle a entre autres pour effet de dédramatiser les dissymétries qui marquent la plupart des interactions humaines : aussi puissant soit-il, le "tu" (par exemple la figure du père) est engagé dans un échange dont la réciprocité ou l'interchangeabilité est la règle -comme si aucune position n'était absolue ou incontournable. Personne n'est assigné à un rôle unique, nécessaire et statique -ce que ne comprendra pas le héros kafkaïen toujours plus ou moins assigné à résidence, cloué sur place, adressataire d'"assignations" impératives qui ne vaudront que pour lui. Bien d'autres effets positifs découlent de l'intériorisation de la triade des pronoms. Les prétentions du "je" sont maintenant reconnues : le voilà capable de parler, d'agir, de raconter son histoire et de s'imputer la responsabilité de ses actes. Il accède désormais au langage commun, qui le précède et l'englobe sans doute, mais auquel il peut imprimer sa marque propre. Il prend ainsi sa place dans la famille et bientôt la communauté politique, car il en accepte les conventions de base. Confiant dans les fictions sociales, partageant les récits qui construisent la vérité du groupe, il s'engage sans trop de peine dans les interactions pratiques. Le voilà même capable de donner sa parole et de la tenir -s'engager dans les liens des fiançailles, par exemple, obsession kafkaïenne par excellence. Bref, le voilà sujet de droit, bénéficiaire d'un statut de droits et d'obligations. Sa liberté, indéterminée et solipsiste à l'origine (robinsonienne), désormais informée de la loi du groupe, accède au niveau de la responsabilité. Responsabilité : le terme est fort, et bienvenu dans le contexte de notre analyse pronominale. La responsabilité, c'est en effet la "réponse" d'une liberté à une autre : c'est parce que je "je" se sait interpellé par un "tu", qui est comme la voix de l'autre en lui, qu'il se détermine à agir. De sorte que la loi morale (et bientôt juridique) n'apparaît plus seulement, ni même essentiellement, comme la contrainte externe d'un tiers tout puissant et inaccessible, elle est plutôt l'inflexion d'une liberté qui a intériorisé l'interpellation de l'autre, et aussi de n'importe quel autre, comme une dimension propre du soi -qui est aussi, paradoxalement, une dimension propre de l'autre. 8 . P. RICOEUR, Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990, p. 14. 8 Loin d'être aliénante (l'objet d'un "processus de devenir étranger à soi-même" dont nous verrons tant d'exemples chez Kafka), l'entrée en scène de la loi est ainsi préparée par une série de médiations interpersonnelles qui traduisent plutôt sa vertu libératrice. Solidement ancrée dans la structure fiduciaire des échanges intersubjectifs, à commencer par le partage d'un langage commun, institution de toutes les institutions, une telle loi pourra prétendre passer avec succès le test du critère de la moralité abstraite; elle sera généralisable, voire même universalisable : loin d'être l'ukase terrifiant d'un "tu" tyrannique comminé à un être incapable de protester de son "je", elle se prête au jeu de l'universalisation de sorte que le "tu" qui la profère s'y soumet comme un autre, comme n'importe quel autre. Notre hypothèse de lecture est précisément que, chez Kafka, ce montage symbolique se détraque pièce par pièce, entraînant jusqu'au sujet lui-même, comme l'officier de La colonie pénitentiaire emporté dans le fol dérèglement de la machine à écrire la loi. En atteste déjà, en première approximation, le dérèglement spatio-temporel qui caractérise la plupart de ses récits : impossibilité de trouver la "bonne distance" entre les êtres, condamnés à l'éloignement radical ou à la plus abjecte promiscuité, impossibilité aussi d'imprimer le bon rythme aux choses, soit qu'elles soient vouées à un atermoiement illimité, soit qu'elles se bousculent dans l'instantané magique. En atteste aussi l'absence, souvent notée, de dimension "politique" de ses textes, de même que, bien évidemment, les innombrables inversions de la justice qu'ils rapportent, comme si l'accès à l'espace public, le domaine des considérations générales, était absolument interdit aux personnages, rivés à leurs histoires personnelles. En atteste encore, et beaucoup plus fondamentalement, l'échec de l'institutionnalisation de l'intersubjectivité au travers des différentes étapes de l'identité solipsiste, de l'altérité, de la pluralité et du "il" normatif. Les critiques ont souvent noté tel ou tel aspect de cet effondrement symbolique sans nécessairement les rapporter à une logique d'ensemble. Tantôt on souligne l'inaccessibilité de la loi, tantôt on s'appesantit sur le caractère tyrannique des figures d'autorité auxquelles le héros est confronté, tantôt encore on note la culpabilité qui le ronge. Mais, et voilà l'important, ces trois moments ne sont qu'autant de facettes d'une même panne de la symbolisation, dont l'accès au "il" de la pluralité n'est que la manifestation la plus visible. Entraîné dans une régression de plus en plus profonde, le héros de Kafka expérimente d'abord l'écroulement de l'espace tiers de la loi commune; renvoyé aux divers "tu" qui s'en présentent néanmoins comme l'incarnation, il ne peut, dans ces conditions, que se les représenter sous la forme d'imposteurs tyranniques; enfin, le voilà voué à un processus d'auto-accusation sans fin, nourri à la double source de sa haine des figures d'autorité (à commencer par celle du père) et de sa quête éperdue d'une loi qui, malgré tout, puisse être digne de respect. On le verra : faute d'une appréhension correcte de la réversibilité des relations pronominales, faute d'accès à la position réflexive du "il" qui dédouble chaque sujet en 9 présence, les référant à des institutions partagées, les héros de Kafka sont bientôt contraints à des face-à-face, voire des corps à corps, tantôt fusionnels, tantôt violentstoujours mortifères. Dans cette débâcle, ce n'est pas seulement la figure de l'autre qui se brouille, mais bientôt celle du "je" lui-même, condamné à l'impuissance physique et psychique, et empêtré dans des problèmes d'identification de plus en plus inextricables. Le voilà tantôt morcelé en divers éléments qui viennent le pourchasser de l'extérieur (on pense aux deux "gardiens" qui, dans Le Procès, viennent arrêter Joseph K, et aux deux "cabotins" qui l'exécutent au dernier chapitre; on pense aussi à ses deux "aides" dans Le Château), tantôt réunissant en lui-même des composantes hétérogènes et contradictoires (qu'il s'agisse des innombrables formes du devenir animal, comme dans La Métamorphose, ou même du devenir-chose comme dans le récit d'Odradek) 9 . Qu'il soit tronqué et morcelé, hanté par ses éléments dissociés, ou qu'il soit un être hybride combinant des traits incompatibles, le sujet kafkaïen traduit la difficulté de coïncider avec soi-même, l'impossibilité pour le sujet de vivre en paix avec soi 10 . Kafka écrit quelque part dans ses Aphorismes : . Ce "il", dont il parle, c'est, note Marthe Robert qui cite ce passage, Kafka lui-même -ce qui nous permet de noter que "il" n'est pas le tiers, mais le "je" le plus intime. Et bien donc, ce et ses éléments, une , . Mais, ajoute Kafka, 11 . Le rapprochement est saisissant qui montre comment la perte de la loi commune entraîne l'effondrement de la responsabilité et l'éclatement des sujets : tout comme le peuple juif, oublieux de la Loi, est voué à la diaspora, de même le sujet individuel, condamné à la diaspora intérieure, devient bientôt irresponsable. On pourrait dire, pour reprendre encore les catégories de Ricoeur, que cet univers est celui d'une "morale sans éthique" : un monde où la loi, faute d'être intériorisée dans la réciprocité des reconnaissances mutuelles, faute donc de faire sens commun, se donne sous la forme des plus sévères interdits. Si l'éthique est le monde des valeurs, et la morale le domaine des interdits, alors une "morale sans éthique" est un monde où, littéralement, les "interdits sont sans valeur". Ce pourrait être, rigoureusement, la formule de l'univers où évoluent les héros de Kafka : un monde d'implacables commandements totalement dépourvus de sens et de valeur positive (libératrice) pour leurs destinataires. Un monde où la défaillance des relais de la loi contraint le "je" à une oscillation sans fin entre l'irresponsabilité et l'auto-accusation -celle de ce "maître intérieur" dont parlait saint Augustin et que Freud qualifiera de "surmoi". Un surmoi, "automate imbécile", qui, dans l'imaginaire inconscient, ne donne accès qu'aux plus archaïques formes du commandement. Un commandement sans commandant vivant (comme dans La colonie pénitentiaire, encore), sans médiateur réel. Texte absurde, sans appel et sans réponse (donc 9 . Le souci du père de famille, in F. KAFKA, OEuvres complètes, Paris, Gallimard, Bibl. de la Pléïade, t. II, 1980, trad. A. Vialatte, p. 523. 10 . M. ROBERT, Seul comme Franz Kafka, Paris, Calmann-Lévy, 1979, p. 235 et s. 11 . Cité par M. ROBERT, ibidem, p. 235. sans responsabilité) -automatisme aveugle d'une loi de nécessité qui ne peut qu'engendrer terreur et culpabilité. Loin d'arracher le sujet à l'état de nature, une telle loi l'y maintient ou l'y fait régresser. Comme l'écrit Jean Florence, 12 . Section 2. Loi archaïque de nécessité et justice immanente L'échec de la triangulation éthique et l'exclusion du tiers ne sont cependant encore que le premier moment de l'effondrement de la fonction symbolique. La lecture des récits de Kafka nous conduit en effet à une régression plus radicale encore, qui nous confronte maintenant à l'expérience d'une loi dont nous avions perdu jusqu'au souvenir même, en deçà de la chronique historique, en amont du pensable -aux confins obscurs où l'humain ne se détache plus guère de l'inhumain. Kafka, on le verra, n'y a pas accédé d'emblée. Archéologue obstiné de la loi, il n'a cessé, tout d'abord, d'en chercher les traces -les traces de ses blocages et de ses ratés surtout -dans la constellation familiale. Un bref moment, il a peut-être cru retrouver le fil de la loi en se confrontant aux communautés chaudes et vivantes -les seules dont il parle en ces termes -des Juifs réfugiés de l'Est qu'il rencontrait à Prague et à Berlin, dont la culture khassidim et la langue yiddish portaient encore, à ses yeux, l'empreinte d'une authentique liberté. Mais l'expérience ne se prolonge guère, de sorte que le voilà bientôt conduit à devoir affronter seul le combat, perdu d'avance, avec une loi totalement irreprésentable, indicible dans les termes hérités de la culture, et pour laquelle il devra inventer les expériences les plus invraisemblables pour en saisir quelque chose. Cette loi archaïque ne se laisse appréhender que sous la forme du malheur dont elle frappe ceux qui, sans le savoir, la transgressent. C'est que, à ce stade, mal et malheur ne sont pas encore dissociés : ordre normatif et ordre physique sont encore confondus dans une implacable loi de nécessité, de sorte que le mal-faire éthique ne se dégage pas du malêtre cosmo-biologique 13 . Toujours menacé de mal faire, le sujet, comme l'arpenteur du Château, doit sans arrêt se tenir sur ses gardes : à tout instant il est et d'être condamné 14 . Une telle condamnation est bien entendu sans appel, car ce n'est pas un tribunal humain qui la prononce; elle procède d'une "justice immanente" -une justice contenue dans les choses mêmes, une justice qui se dégage du cours naturel des événements 15 . Le mal qui ainsi révèle la loi, prend, dans cet imaginaire primitif, la figure archaïque de la souillure : quelque chose comme un principe actif et contagieux, une substance-force 12 . J. FLORENCE, "Le désir de la loi", in ID.. 15 . P. ROBERT, Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, Paris, Société du nouveau Littré, t. III, 1970, p. 605. qui infecte comme une saleté, et contamine, de proche en proche, tout ce à quoi elle s'applique. Dans ce monde encore magique, il n'est rien qui échappe à cette logique : toute chose est pure ou impure selon la casuistique, à nos yeux délirante, d'un système infiniment complexe d'interdits minutieux et rigoureux. Une chose est certaine cependant : l'intention éthique du sujet -sa bonne ou sa mauvaise volonté -ne présente aucun rapport avec le mal éventuellement commis et le malheur qu'il entraînera. Il ne s'agit pas en effet de l'imputation d'une faute, mais de la transgression objective d'un interdit, connu ou inconnu, peu importe. On comprend qu'un tel système d'interdits génère une terreur sans fond -une terreur qui concentre toutes les peurs dont l'homme est le siège, angoisses morales et peurs physiques confondues, toutes formes de malheurs possibles lui étant rapportées. Rien, dans cet univers n'est assuré, sinon que l'interdit violé se vengera inéluctablement et sévèrement 16 . Si on ajoute encore que la sexualité est le domaine dans lequel se concentrent et se renforcent à un point inouï ces multiples interdits générateurs de souillures, et que l'on précise que, dans l'accomplissement de cette loi, l'anticipation craintive de la punition précède la formulation du tabou, on aura compris l'importance de cette clé pour entamer la lecture de Kafka. Ce dernier point notamment, l'inversion de la séquence temporelle entre la sanction ("sinon tu mourras") et l'énoncé de l'interdit ("tu ne dois pas") 17 , est particulièrement caractéristique des récits kafkaïens où les exécutions sont sans jugements, les jugements sans poursuites et les poursuites sans fautes préalables. Comme si l'ombre du châtiment occupait tout l'espace et remplissait tout le temps, barrant l'origine de la loi, associant la transcendance de sa source à la menace la plus radicale. Comme si l'homme devait nécessairement payer de sa vie le simple regard tourné vers elle. Chapitre 2. 18 interprétative -le dérèglement de la fonction symbolique -sur le triple plan de la vie, de l'écriture et des récits "juridiques" de Kafka, sans préjuger d'un quelconque rapport de priorité logique ou chronologique entre ces trois registres. Des registres qui entrent en résonance, sans qu'on puisse déterminer a priori ce qui, de la contingence de la vie, des détours de l'inspiration ou des thèses mises en intrigue, exerce le rôle réellement déterminant. Cette observation s'applique particulièrement bien à Kafka, chez qui vie et écriture ne semblent faire qu'un : il vit seulement pour écrire et, s'il écrit, c'est pour vivre enfin. De sorte que le lecteur est embarqué dans un mouvement de va-et-vient ininterrompu : sans cesse poussé à chercher l'homme ailleurs et au-delà du texte qui le laisse deviner, et commençant déjà à le perdre dès qu'il s'écarte du foyer de l'écriture où il recevait un début de consistance 19 . Un simple coup d'oeil sur la chronologie des oeuvres, mises en rapport avec les étapes de la biographie de Kafka, suffit à faire apparaître une évidente correspondance entre les temps forts de celle-ci et les textes décisifs parmi celles-là. Trois périodes particulièrement fécondes se dégagent. L'automne 1912, tout d'abord, qui suit la rencontre avec Felice Bauer, la première fiancée (le Journal date celle-ci du 20 août). Ainsi, deux jours après lui avoir adressé sa première lettre 20 , Kafka rédige en une nuit (la nuit du 22 au 23 septembre) un texte essentiel, qui est d'ailleurs dédicacé à Felice B., Le Verdict. Dans les semaines qui suivent (novembre et décembre 1912), Kafka rédigera sa première longue nouvelle, La métamorphose. L'automne 1914 représente un second temps fort de son écriture. C'est que, le 12 juillet, à Berlin, il a rompu ses fiançailles avec Felice au terme d'une séance mémorable qu'il vivra sous la forme d'une mise en accusation publique ("le tribunal à l'hôtel", cf. infra). Alors que l'Europe entière s'embrase dans la fournaise de la de la dépersonnalisation la plus rigoureuse, de lui et de lui seul qu'il s'agit. Désormais, grâce au Journal, s'établit une sorte d'écriture au troisième degré, entre la vie et les récits proprement dits, méta-commentaire en forme de jeux de miroir où l'homme se réfléchit dans ses fictions, celles-ci apparaissant à leur tour comme autant d'étapes du processus quasi expérimental qu'il imprime progressivement à son existence réelle. Parmi les innombrables exemples d'incursion de l'autre côté du miroir que recèle le Journal, on se contentera ici de pointer le commentaire du Verdict auquel Kafka se livre au moment où il en corrige les épreuves, le 11 février 1913. Après avoir noté que 22 , et entrepris l'exégèse de sa signification, il démontre ensuite que Georg Bendemann, le fils maudit par le père en raison de son projet de fiançailles, n'est autre que l'auteur lui-même : «Georg a le même nombre de lettres que Franz. Dans Bendemann, "mann" n'est qu'un renforcement de "Bende" proposé pour toutes les possibilités du récit que je ne connais pas encore. Mais Bende a le même nombre de lettres que Kafka, et la voyelle e s'y répète à la même place que la voyelle a dans Kafka.» (J., 268). Le 14 août suivant, il écrira encore : (J., 285). L'abondance et la pertinence de ces rapprochements n'autorisent cependant pas une lecture génétique des textes, qui les rapporterait de façon quasi mécanique à des épisodes de la vie réelle. Aussi, quelle que soit l'ingéniosité de ses analyses, l'interprétation de Elias Canetti, qui décrypte Le Procès comme l'écriture chiffrée de la mise en accusation qui a suivi la rupture des fiançailles de Kafka avec Felice Bauer, nous paraît réductrice. , écrit E. Canetti, 23 . Si ces propos nous paraissent irrecevables, ce n'est pas que ces rapprochements soient inexacts, c'est qu'ils sont loin d'épuiser le sens, et du récit, et de la vie, et cela d'abord dans le chef du principal intéressé, Kafka lui-même. On succombe d'autant moins aux pièges de l'approche génétique qu'il s'agira moins pour nous d'évoquer la vie réelle de Kafka que la représentation imaginaire qu'il s'en fait et le traitement littéraire qu'il en donne. Traitement littéraire (les romans et les nouvelles), mais aussi épistolaire (l'abondante correspondance qu'il adresse à ses proches, et particulièrement aux femmes aimées) et autobiographique (à travers le Journal, tenu de 1910 à 1923) : nulle raison d'exclure certaines catégories de ces textes, qui se répondent sans fin, dans un jeu de "correspondance" précisément, dont lui seul détient le code -étant Section 2. L'exclu de la famille L'échec de la triangulation éthique, attesté par le dérèglement de ce que nous appelons la fonction pronominale, c'est, très naturellement, dans la sphère familiale que Kafka en fait d'abord l'expérience. Une expérience qui ne cessera de le hanter tout au long de son oeuvre, sous la forme du rapport au père notamment; n'écrit-il pas, dans la Lettre au Père, en 1919 : (LP, 109). Parmi toute une série de thèmes qui s'enchaîneront de plus en plus rigoureusement, c'est tout d'abord celui du célibat qui s'impose, à la manière d'un révélateur du rapport à l'autre, toujours déjà compromis. La pression sociale s'accroît en effet sur le jeune Kafka, arrivé maintenant à l'âge adulte, dans un milieu juif et bourgeois : le voilà encouragé à se marier, et ainsi prendre rang au sein de la communauté, s'assumer comme "je" socialisé, capable de s'engager durablement et, enjeu suprême, d'être père à son tour. Or, tout se passe comme si, depuis toujours, Kafka savait cette existence barrée pour lui. En témoigne un très ancien texte du Journal (19 juillet 1910), peu cité à notre connaissance, dans lequel s'anticipent, autour de la question du célibat, de nombreux thèmes de l'oeuvre à venir. Kafka y relate une conversation imaginaire entre lui et celui qu'il nomme "le célibataire", personnage ambigu qui pourrait bien représenter sa propre image projetée vingt ans dans le futur -l'anticipation de son devenir probable. Le célibataire déclare mener et sans remède; tout au plus peut-il . Il consacre tous ses efforts à maintenir sa personne, . Sa nature . Son existence est ; privé de passé et d'avenir, n'ayant rien ni devant ni derrière lui, il vraiment, soit qu'on s'offre à la vindicte de ses prétendus représentants, au cas où elle n'existerait pas ? Ballotté d'une branche à l'autre de ce dilemme -l'impossibilité de satisfaire à une loi parfaite et l'impossibilité de s'accommoder de l'absence de loi -le sujet kafkaïen doit bientôt faire face à un dilemme au second degré, générateur de deux nouvelles impossibilités : l'impossibilité de s'en tenir à une des hypothèses entrevues et l'impossibilité opposée de ne pas choisir, dès lors qu'il faut vivre et qu'on ne saurait vivre dans la suspension perpétuelle du sens. On comprend, dans ces conditions, que le sujet kafkaïen -nous parlons de pour ne plus distinguer entre l'auteur, ses projections littéraires et l'improbable sujet que tous ensemble ils expérimentent -ait du mal à faire un seul pas, et s'engage, comme le Joseph K. du Procès, dans la rédaction d'interminables mémoires en défense qui disent surtout l'impossibilité de se déterminer alors que se dérobe la loi qui pourrait donner un sens à la marche. Ballotté entre les branches des dilemmes où il s'enferme, le sujet kafkaïen invente le mouvement sans fin -sans fin comme l'oeuvre tout entière, labyrinthique, fragmentaire et inachevée. Désormais, ces impossibles dilemmes se déclinent sous toutes les formes : , écrit Kafka dans son Journal (J., 332); , note M. Blanchot 33 -à quoi s'ajoutent les quatre impossibilités de langage que Kafka explique dans une lettre à M. Brod : 34 . Toujours plus profondément engagé dans cette lutte, le sujet kafkaïen ne cessera de l'intérioriser. Loin en effet de se déployer sur des champs de bataille extérieurs, ce combat devient toujours plus intérieur. Le «je« apparaîtra alors tout à la fois comme l'auteur et le destinataire de la loi, dès lors que la loi extérieure, celle du en position tierce, se dérobe, et que les qui s'en prévalent ne sont que des imposteurs. Le qui deviendra toujours plus cet que Kafka est bien décidé à soutenir dans tous les combats qu'il mène; le qui est à la fois dans la connaissance de la loi et qui s'interpose devant elle 35 . Un obstacle qu'il conviendra donc de briser, en vue, peut-être, de dégager la route devant elle. Cet obstacle, qui est aussi un médium de connaissance de la loi, c'est, bien entendu, le corps -le corps souffrant -qui le représente. Peut-être en effet la souffrance qui le torture, le châtiment qui s'inscrit dans sa chair, sont-il autant de moyens de prendre enfin connaissance de la loi, l'obscure et archaïque loi de nécessité, qui pourrait régir le monde. Les deux lois de substitution que le sujet kafkaïen va s'inventer à son propre usagele jeûne et la chasteté -sont des indices de cette tentative personnelle de découvrir la loi à travers la mortification du corps. Rejeton déshérité de la tradition religieuse juive, Kafka en connaît cependant suffisamment pour ne pas ignorer les tabous alimentaires liés au sang versé, ainsi que les interdits entourant certaines formes de sexualité. Mais, interdit de 33 . M. BLANCHOT, De Kafka à Kafka, op. cit., p. 69. 34 . Lettre à M. Brod, juin1921, citée par M. ROBERT, Seul, comme Franz Kafka, op. cit., p. 203. 35 . Méditations, op. cit., p. 305. 21 séjour dans cette tradition, il en sait toutefois trop peu pour vivre en paix dans la légalité; taraudé qu'il est du souci de n'en point faire assez, il n'aura de cesse, désormais, que de surenchérir dans l'interdit, redoublant d'exigence et poussant toujours plus loin la frontière de la pureté à atteindre. Non content de s'abstenir de certaines formes de viande, le voilà bientôt devenu rigoureux végétarien, sinon , comme un de ses personnages 36 . Poussé à l'extrême, le vieil interdit alimentaire est ainsi retourné contre lui-même et pratiqué à la limite du contresens : non seulement il finira par mettre ses jours en danger, mais, dans l'intervalle, il l'isole de la communauté -à commencer par celle des commensaux -que la règle partagée devrait, au contraire, avoir pour fonction de rapprocher 37 . De même, il n'ignore pas qu'un des plus anciens préceptes de la loi juive commande à l'homme adulte de prendre femme -le Journal du 24 novembre 1911 rapporte cette phrase du Talmud : (J., 150) -mais, nous le savons déjà, la sexualité ravive en lui une terreur très profonde, vaguement associée à certains interdits fondateurs dont il ne se fait pas une représentation très précise. Et le voilà à nouveau écartelé entre deux exigences rigoureusement incompatibles : se marier pour rester une créature humaine, ne pas consommer le mariage pour ne pas se ravaler à quelque obscure animalité. , confie-t-il au Journal le 14 août 1913, après avoir noté cette observation sans équivoque : (J., 285) 38 . D'innombrables passages du Journal relatent les tourments, qu'il compare à ceux de Sisyphe (J., 532), de cet homme convaincu que le mariage est la plus haute des destinées humaines, et qui échouera dans toutes ses entreprises matrimoniales, faute d'en vouloir consommer la réalisation 39 . la nourriture, -tout se passe comme si le corps mortifié ne devait plus pour se maintenir en vie (serait-ce un écho déformé du vieil interdit de ne pas consommer le fruit défendu ?). Mais, en s'infligeant ces mortifications, le sujet kafkaïen se fait l'instrument de sa propre damnation : non seulement il se prive de descendance et attente à sa propre vie, mais il retourne la loi commune en son contraire -cette loi toute personnelle est mortifère, en effet, et représente ainsi le plus éclatant sacrilège au regard de la loi héritée qui se veut, au contraire, source de vie. Placé hors la loi du fait de son exclusion du cercle de famille, le sujet kafkaïen n'a de cesse que de réintégrer un monde légalisé. Mais son éloignement de la tradition l'a privé de l'intelligence spontanée de celle-ci, de sorte que les codes de substitution qu'il se fabrique à son propre usage ne livrent en définitive qu'une image renversée de la loi. En voulant préserver sa règle de tout soupçon de corruption, Kafka la place tellement haut qu'il la rend 36 . Oeuvres complètes, op. cit., t. II, p. 648 et s. Sur le jeûne, cf. aussi les Méditations, p. 290 s. et Les recherches d'un chien, Oeuvres complètes, op. cit., t. II, p. 674 et s. 37 . Marthe Robert rappelle que, non content de ne pas partager le repas familial, Kafka entourait l'acte de manger d'un rituel bizarre et maniaque, ce qui, bien évidemment, ne pouvait qu'exaspérer son père (M. ROBERT, Seul, comme Franz Kafka, op. cit., p. 140). 38 . On notera que ces observations suivent immédiatement ce passage déjà cité : . 39 . Cf. notamment le Journal, op. cit., p. 138, 157, 281, 332, 336, ainsi que le passage déjà commenté des pages 10 et suivantes. 22 définitivement inaccessible -exactement comme la femme aimée, vouée à une inhumaine virginité : , écrit-il à Brod, 40 . Dans ses Méditations, Kafka écrit que le 41 -peut-être se berçait-il alors de l'espoir que l'élimination du corps impur qu'ils impliquaient ouvrirait enfin la voie à la connaissance de la loi. Mais comment en être assuré, dès lors que lui-même, dans un de ses récits, privera l'officier de la Colonie pénitentiaire, qui pourtant offre son corps à la machine à écrire la loi, de l'ultime extase de la sixième heure que devait normalement procurer aux suppliciés le déchiffrement de ses commandements à même leur peau -42 , conclut sobrement le texte. Coupé de l'autotranscendance d'une loi commune partagée dans l'interaction des "il" institutionnalisés, le sujet kafkaïen a rêvé d'une loi absolument transcendante, qui serait source d'ordre et garante de vérité, mais l'austère et solitaire chemin qu'il suit à sa recherche ne lui donne accès qu'à une cruelle loi d'immanence, dont les sentences mortelles s'inscrivent dans le corps même de ses destinataires. Section 4. Auto-accusation et bannissement Le terme est souvent évoqué à propos de Kafka et de ses personnages ( à entendre au sens étymologique de persona, ). «Auto-accusation est cependant plus pertinent : la culpabilité serait trop simple, si on ose dire. Elle supposerait qu'il existât une loi extérieure clairement identifiable, or c'est précisément celle-ci qui fait défaut dans l'univers kafkaïen. Aussi bien l'auto-accusation ne tarde-t-elle pas à combler le vide, Kafka ne laissant à personne d'autre le soin de l'accuser, lui qui reconnaissait être (J., 429). D'où la multiplication, dans ses textes, de procès sans délit et d'exécutions sans jugement; d'où ces accusations aussi dépourvues de preuves matérielles qu'irréfutables au regard du tribunal intérieur où, sous différents masques, Kafka exerce simultanément les rôles de procureur, d'accusé, de témoin et de juge. Le Journal abonde de citations à cet égard : , écrit-il le 20 décembre 1910 (J., 21)appel auquel il fait écho, douze ans plus tard, avec cette affirmation interrogative : (J., assignation à résidence (Grégoire, réduit à l'état de vermine, est enfermé dans sa chambre et sa famille ne songe pas à le nourrir d'aliments adaptés à son nouvel état), tandis que le Journal et la Lettre au Père font plutôt état d'un décret d'expulsion. Cet arrêt de bannissement explique que, dans les grands romans de la maturité, le Joseph K. du Procès et le K. du Château apparaissent comme des êtres sans famille et sans attaches 47 , parcourant indéfiniment le no man's land de l'exil à la recherche d'un lieu où prendre racine et d'une loi à laquelle se référer. Dans une note du Journal du 28 janvier 1922, Kafka donne une formulation saisissante à ce bannissement dont il est l'objet : ce serait, explique-t-il, comme si, depuis quarante ans, il avait été renvoyé au désert, contraint de vivre à l'envers le destin du peuple juif : (J., 541) 48 . Alors que beaucoup de ses amis se rallient au sionisme, Max Brod en tête, et ne rêvent que de s'implanter en terre de Chanaan, Kafka, qui y a rêvé aussi, n'ignore pas que cette terre ne lui a pas été promise -c'est, depuis toujours, le désert qui l'attend, lui qui compare sa situation d'écrivain à celle du bouc émissaire : 49 . Et de même que les hommes sont innocents en le condamnant, lui, le proscrit, n'est sans doute pas tout à fait coupable dans son bannissement. Nous revoilà, une fois de plus, dans l'entre-deux qui fait de l'existence un exil -séjour improbable en un lieu où l'on est, sans y être totalement et sans en être pour autant. Tiraillé d'un monde à l'autre (le monde commun et son désert à lui), plus souvent encore (J., 541), le personnage kafkaïen en vient à douter de son existence, et bientôt de sa mort. Ma vie, écrira-t-il, est (J., 537) 50 . Mais il y a pire encore que ce sentiment d'existence incertaine : pas vraiment assuré de vivre, Kafka en vient bientôt à douter de la réalité de la mort qui l'attend. Or, comme le note M. Blanchot, la mort n'est elle pas le seul terme absolu, la seule assurance vraiment indubitable dont nous disposions 51 ? Serait-il alors, comme un de ses personnages, le chasseur Gracchus 52 , la victime d'une distraction du marinier de la barque des morts : bien que décédé depuis des temps immémoriaux, condamné à naviguer sur les eaux terrestres, avec le seul espoir, toujours déçu, d'un jour pouvoir franchir la porte de l'au-delà, qui brille tout en haut de l'escalier 53 ? Fantôme suspendu entre vie et mort, revenant contraint de hanter Dieu 61 , mais aussi énigmatique et incommensurable soit cet Absolu, il n'aurait jamais cessé d'y tendre. Sauvetage ou salut ? Les deux sans doute, à la manière kafkaïenne qui multiplie, comme à plaisir, les interprétations partielles et les demi-vérités -sans doute parce qu'il est déjà ailleurs au moment où on croit le saisir 62 . Mais ceci nous met sur la piste d'un troisième sens du : l'évasion, le fait même de se transporter ailleurs. Or, de ce point de vue, une certitude au moins prévaut : cette évasion, Kafka l'a passionnément cherchée dans la littérature. Avec elle s'ouvrirait peut-être un monde nouveau, un monde vraiment à lui, un monde où il serait enfin possible de redistribuer les rôles et de réécrire la loi. Chapitre 3. L'écriture, Section 1. Pourquoi écrire ? Kafka, rapporte Max Brod, aurait voulu donner pour titre général à son travail d'écriture : . Tentative ou tentation ? Aussi curieux que cela paraisse, Brod écrit deux fois et une fois, à la page suivante , sans relever la différence 63 , nous laissant le choix, quant à l'interprétation, entre la coquille d'imprimerie, la négligence de plume ou le lapsus hautement significatif. Retenons que, par la littérature, Kafka quelque chose -il prend le risque d'évasion hors de la sphère paternelle, et ce risque lui apparaît comme une transgression à la fois libératrice et dangereuse. Une transgression à ses yeux de toutes façons promise à l'échec, les murs de sa prison ne tardant pas à se refermer sur lui. La question reçoit ainsi une première réponse. Le fils écrit pour s'affranchir de la tutelle paternelle. Il écrit, la nuit, dans sa chambre, minuscule espace-temps soustrait au monde commun, tout comme il voudrait se soustraire lui-même aux contraintes sociales. Il le dit clairement, à sa manière à lui, cruelle et animalière : (LP., 107). Et si pénible soit la reptation, même Kafka ne peut nier que, à cet égard, du chemin a été accompli : on a déjà relevé le fait qu'entre l'obéissance passive de Georg Bendemann, le fils maudit qui se jette à l'eau sur ordre paternel (Le Verdict) et l'arpenteur du Château qui démonte une à une les impostures de ces , le personnage kafkaïen a progressé sur le voie de l'auto-élucidation, l'écriture opérant ici, note M. Robert, comme une longue cure thérapeutique 64 . On comprend que, dans ces conditions, Kafka ait concentré toutes ses forces dans l'unique direction de la création littéraire et qu'il lui ait sacrifié tous ses autres talents : , 61 . Ibidem, p. 237 et s. 62 . Pour une réfutation de l'interprétation religieuse de Kafka, cf. M. BLANCHOT, De Kafka à Kafka, op. cit., p. 108. 63 . M. BROD, Franz Kafka, op. cit., p. 40 et 41; M. ROBERT (Seul, comme Franz Kafka, op. cit., p. 167), rapporte . 64 . M. ROBERT, op. cit., p. 231. d'une réfutation obstinée qui dirait, dans son obstination même, la force de l'aspiration qu'elle suscite -, disait Kafka des représentants de la loi (cf. supra). À la question , il est encore possible d'avancer une troisième réponse. Nous l'évoquons parce qu'elle n'est pas sans rapport avec la problématique du lien de la littérature avec les questions politico-juridiques, alors même qu'elle n'occupe pas une place centrale dans la démarche de Kafka. Il s'agit du rôle que lui-même a entrevu pour ce qu'il appelait les , comme, par exemple, la littérature juive à Prague ou à Varsovie 68 . À l'époque de sa rencontre avec le comédien Isaac Löwy, Kafka venait de prendre connaissance avec enthousiasme du théâtre populaire yiddish et de s'immerger ainsi dans un monde de traditions qui, pour une fois, lui semblent rendre un son juste et authentique. On a déjà relevé qu'au cours de cette très courte période, Kafka a sans doute entrevu les possibilités d'une communauté politique vivante et agissante (celle des Juifs réfugiés de l'Est, non encore dénaturés par une manière de ) -seule alternative évoquée dans son oeuvre qui pourrait être susceptible de résister à qui fait son ordinaire. Or précisément, le travail littéraire représentera un instrument essentiel de cette mobilisation spirituelle de la nation. Une très longue note au Journal, datée du 25 décembre 1911, évoque de façon précise les d'une telle : une solidarité qui se développe au sein de la conscience nationale, la fierté et le soutien qu'une telle littérature procure à la nation, la peinture libératrice des défauts nationaux, la spiritualisation de larges couches de la population, l'éveil d'aspirations élevées parmi les jeunes gens, et même... (J., 179-180). Pourquoi cette construction institutionnelle du groupe se réalisera-t-elle mieux par une littérature mineure que par la (sur le modèle de celle de Goethe, par exemple, que Kafka admire pourtant) ? C'est que, faute de très grands talents, l'expression y est plus libre et plus collective. Délivré de la tutelle des maîtres, chacun y contribue à sa manière, dans une joyeuse anarchie. Une telle littérature n'est sans doute pas l'objet des -elle a mieux à faire : elle est ( -J., 181). Ici, tout est immédiatement collectif, et même politique : chacun lutte, dans un petit pays et une culture minorisée, pour (J., 181). À vrai dire, cette analyse paraît bien isolée dans l'ensemble des écrits de Kafka. On n'ignore pas, par ailleurs, que, même s'il a fréquenté les cercles anarchistes de Prague et qu'il n'a cessé de maintenir des liens étroits avec ses amis sionistes, Kafka s'est personnellement défié de l'action politique, et même de l'usage politique de ses textes. Il serait cependant erroné de négliger les passages que nous venons de citer. S'y affirme la conscience nette d'appartenir à une irréductible minorité, vouée à un usage de la langue et de la littérature -c'est-à-dire une utilisation sinon révolutionnaire (une révolution risque toujours, selon la pente suggérée par son étymologie, de revenir à son point de départ), du moins subversive, qui s'y entendra à creuser en deçà de toutes les conventions lexicales, 68 . Sur cette question, cf. l'excellent chapitre 3 de G. DELEUZE et F. GUATTARI (Kafka. Pour une littérature mineure, op. cit., p. 29 et s.). 31 stylistiques et rhétoriques pour atteindre ce point de non retour où l'exil devient enfin un séjour 69 . Mais ceci nous conduit de la question à la question . Section 2. Comment écrire ? Dans une formule bien inspirée, Max Brod a écrit de la langue de Kafka qu'elle était 70 . , pourrait-on ajouter. Rien si ce n'est un grand embrasement -celui des choses et des êtres auxquels les mots ont mis le feu. La purification spirituelle recherchée, c'est par le feu qu'elle passe, au travers de l'acte rituel d'écrire qui est comme l'exorcisme quotidien auquel Kafka se livre dans son combat avec le monde. C'est au cours de la fameuse nuit du 23 septembre 1912, durant laquelle il rédigera tout d'un trait Le Verdict, qu'il en eut la révélation jubilatoire et terrifiante : (J., 262). Désormais, il allait s'autoriser à rompre le contrat langagier implicite qui, dans chaque communauté, lie les mots et les choses, distingue la réalité de la fiction, sépare le sujet d'énoncé et le sujet d'énonciation -lui l'exclu de la famille, l'exilé de la communauté, le mort vivant, allait tenter de reprendre pied dans le monde, dans un monde, n'importe quel monde, en soumettant celui-ci, le nôtre, à un verbe d'une telle intensité qu'il s'effondrerait sur lui-même -comme ces cristaux qui volent en éclats ou ces miroirs qui se brisent lorsque un son suraigu déchire l'espace. Sans doute Kafka ne serait-il pas le seul, au XXe siècle, à rompre les conventions sociales et linguistiques, à se mettre en marge des codes artistiques, mais, chez lui, ce pas de côté s'opère avec une économie totale de moyens, dans le refus absolu de tout espèce de facilité. Il n'aura pas eu non plus la chance, si on peut dire, de la déraison qui frappa un Nietzsche ou un Artaud par exemple -c'est en toute conscience en effet qu'il échafaude son autre monde et pousse son cri suraigu qui bientôt fera voler en éclats le miroir de nos conventions. C'est en pleine lucidité qu'il passe le pacte d'écriture avec le démon : , note-t-il, 71 . Écrire, c'est en effet renoncer à au sens convenu du terme, c'est se soustraire au monde, à la famille, au travail, au temps commun. C'est s'enfermer dans sa chambre -mieux, si possible descendre à la cave, pour y entretenir commerce avec les puissances de la nuit, et là, enfin, accorder droit de cité aux esprits d'en bas, dont le rire diabolique aura bientôt fait de déjouer les impostures qui tiennent lieu ici de dogmes établis et de semer la confusion parmi les puissants qui se croient autorisés à proférer la loi. Tel est donc le paradoxe : si le but de l'écriture est de rendre sa chance à la transcendance (le pur, le vrai, l'immuable), sa manière suppose les artifices diaboliques : pousser les choses à un point tel d'intensité que la chaleur atteinte provoque leur combustion spontanée. 69 . On écrirait volontiers si, à son tour, le terme ne renvoyait au cercle parternel. Fils déshérité, Kafka est aussi bien l'apatride. 70 . M. BROD, Franz Kafka, op. cit., p. 179. 71 . Lettre de 1922 citée par M. BLANCHOT, De Kafka à Kafka, op. cit., Bien des fois -pour ainsi dire toujours -Kafka doutera avoir atteint le but; en revanche, emporté lui-même par cette réaction en chaîne que son geste littéraire amorce, jamais il ne songera à revenir en arrière. Il est bel et bien emporté par la logique du pacte diabolique qu'il a souscrit : (J., 540). Le terme mérite ici d'être souligné -incongru si on le rapproche de son contexte diabolique. Et pourtant, Deleuze et Guattari ont raison de le souligner, 72 . La radicalité de la mise en question de la loi est telle en effet qu'elle ne peut engendrer d'imputation extérieure, le personnage kafkaïen ayant bien assez à faire avec sa propre damnation, dont chaque passage à la limite marque à la fois une confirmation et une nouvelle perspective de rachat. Section 3. Les sortilèges d'un En première approche, le style de Kafka se signale par son absence de qualité : neutre, presque terne, renonçant à tout espèce de complaisance stylistique, étranger à tout effet rhétorique, il présente volontiers la forme glaciale du procès-verbal de police, le ton détaché du protocole d'enquête. La situation d'écrivain juif germanophone dans la Prague du début du siècle n'est pas étrangère à ce fait. On a déjà rappelé les difficultés qu'elle suscite : coupé de ses racines juives traditionnelles, Kafka ne peut qu'admirer le yiddish de l'extérieur; membre de la minorité juive cultivée de Prague, il n'a pas le Tchèque pour langue maternelle, ni même pour langue de travail; imparfaitement assimilé à la culture allemande, il manquera toujours d'intimité avec cette langue qu'il emprunte néanmoins pour écrire. Ici encore le mensonge semble s'être insinué dans ses tout premiers échanges verbaux : sa mère juive s'est désignée elle-même comme Mutter, et cela sonne faux aux oreilles du jeune Franz -, écrit-il, (J., 99). Du coup, ajoute-t-il encore, la langue allemande l'a empêché d'aimer sa mère comme elle le méritait. De proche en proche, d'approximation en approximation, c'est toute la langue qui sonne faux, comme un déguisement légèrement décalé qui suscite embarras et malaise. Ce n'est pas, on l'aura compris, de méconnaissance de la syntaxe ou d'ignorance du vocabulaire qu'il est question ici, mais, beaucoup plus profondément, de ce rapport de Kafka, il n'est guère possible de distinguer entre eux -sont embarqués dans le mouvement absolument imprévisible d'une expérience sans précédent, réduits à réagir aux événements sans le secours d'une tradition quelconque, ni même disposer du langage convenu pour les désigner. La logique de l'immanence, inhérente à un univers privé de la profondeur de perspective qu'introduit le point de vue du tiers, se traduit ici par l'absence radicale de point de vue de survol, de conception générale, de cadre de référence et de convention partagée. S'interdisant les facilités de l'onomatopée directe, Kafka nous invite à imaginer ce que serait une pensée qui couinerait avec les souris, aboierait avec les chiens, piaulerait avec l'animal innomé du Terrier. Enfin, on rappellera -sans insister car la chose est très connue -un quatrième sortilège du style kafkaïen : l'usage de la grammaire onirique. , 77 , multipliant les courses sur place et orchestrant savamment le retour du même, Kafka dissout peu à peu les frontières de la réalité, nous plongeant dans cet état de demi-veille du petit matin si propice aux rêveries angoissées de la conscience impuissante mais déjà sollicitée. Langage administratif, dialectique talmudiste, absence de survol, procédés oniriques : autant de traits, assurément, qui font la fascination d'un style pourtant réputé . Aussi pertinents soient-ils, il n'atteignent pas encore, selon nous, à l'essentiel -un essentiel qu'on aborde maintenant et qui n'est pas sans rapport avec notre hypothèse interprétative relative à l'effondrement du symbolique. Section 4. Pas de métaphores, seulement des métamorphoses Une observation du Journal nous servira ici de point de départ : , écrit Kafka, (J., 525). À première vue, cette notation étonne de la part d'un écrivain dont l'oeuvre fourmille d'images, d'allégories, de symboles et de métaphores. Aussi sommes-nous invités, comme toujours, à creuser plus avant. Et comme toujours, le commentaire de Max Brod, l'ami (trop ?) fidèle, nous égare plus qu'il ne nous éclaire : l'expression de Kafka, écrit-il, est -elle est un , de sorte que, de chaque détail, part un rayon qui 78 . On peut se demander, tout au contraire, si Kafka n'a pas résisté de toutes ses forces à ce mouvement convenu du symbole qui, du visible, semble conduire sans effort à l'invisible, livrant ainsi accès à une Vérité toute faite, prête à l'usage. Sans doute n'arrête-t-il pas de mobiliser symboles et images, mais c'est aussitôt pour les interroger, les mettre à l'épreuve. Ses personnages semblent en effet incapables de les entendre comme tout le monde, incapables de participer au mouvement général de la signifiance qui porte l'image visible au-delà d'elle-même (méta-phorein) en direction de l'invisible convenu; incapables aussi de rapprocher et d'associer (sun-bolein) sens premier 77 . M. ROBERT, Seul, comme Franz Kafka, op. cit., p. 88. 78 . M. BROD, Franz Kafka, op. cit., p. 263, 264, 265. 35 et sens second. Comme si, prisonniers de la lettre du texte, l'esprit de celui-ci, son arrièreplan, leur était refusé. Comme si, confrontés à la peinture en trompe-l'oeil d'un château sur une façade, ils s'y croyaient réellement, se heurtant à chaque pas au dur démenti de la réalité. On comprend alors qu'il faille un Arpenteur pour prendre la mesure réelle d'un tel château. Mais, incapable de décider si, en définitive, la représentation de ce château est réalité ou illusion d'optique, l'Arpenteur kafkaïen n'en finira jamais de tracer ses plans et de prendre ses mesures. Comme le souligne fort justement Marthe Robert, les personnages kafkaïens font sans cesse l'épreuve de 79 : derrière l'apparence traditionnelle des formes de la justice du Procès, par exemple, ce sont des réalités toutes différentes, contradictoires et ambiguës, qui se profilent; derrière l'image convenue du Château, c'est un ramassis de bicoques villageoises tout à fait anodines qui s'impose. Sans doute, Joseph K. voudrait-il encore croire au Tribunal invisible pour savoir à quoi s'en tenir quant à la loi et au jugement; sans doute K. voudrait-il rencontrer les Messieurs du château pour savoir enfin à , mais en fait de loi et d'autorité, ce n'est que du vent qu'ils brassent, des images ternies, des représentations défraîchies, des poncifs usés... tout un monde de faux-semblants et de faux-fuyants -miroirs aux alouettes contre lesquels ils viennent durement se heurter. Tout se passe ici comme si, avec le temps et la distance, l'énergie du symboliquecelle qui, à partir du visible prétend à l'invisible -s'était épuisée, ne laissant au personnage kafkaïen (et apparemment pour lui seul, ce qui accuse encore sa singularité) qu'un bric-àbrac de préjugés fatigués, de croyances dégradées, d'idées toutes faites...tristes résidus d'un monde pleinement signifiant, aujourd'hui perdu. Exproprié de la communauté symbolique, Kafka et ses doubles n'ont plus accès à l'ordre plein, innocent, spontané, originaire sur le quel prend appui la capacité de symbolisation. Reste pourtant qu'il faut bien parler, et donc user d'images pour signifier. Mais comment signifier si les images nous trompent ? Par un retournement dont il est coutumier, Kafka, qui nous entraîne à sa suite au désert, tentera d'assumer ce dilemme en prenant son parti de la littéralité du mot. Un mot-image qu'on ne quittera plus, qu'on prendra désormais au pied de la lettre, sans prétendre s'évader vers un quelconque ciel des d'accès à la dimension de la communication, faute de pouvoir croire à la distanciation réflexive qui introduit la position du dans l'échange verbal, Kafka n'est-il pas condamné à ? Des mots qui se referment comme des pièges sur ceux qu'ils désignent. Une dernière observation viendra encore confirmer la manière de soliloque que produit le récit kafkaïen. Il concerne le statut du narrateur dans ses textes. Ce qui retient l'attention, en première analyse, est l'absence totale de position de surplomb de celui-ci : s'interdisant toute espèce de commentaire ou de mise en perspective, le narrateur n'en sait jamais plus que ses personnages, découvrant comme eux, et avec le même étonnement, le fil complexe de l'histoire qui, à travers eux, se joue. À mieux y regarder cependant, on s'aperçoit que ce narrateur ne fait qu'un avec son personnage; Kafka, le narrateur, son héros -tous ceux que nous désignons du terme de ne représentant qu'une seule et même personne. Toute vision du monde possible se ramène à leur angle de vue, toute objectivité se réduit à la subjectivité absolue de leur point de vue. Entre le et le , les échanges sont donc constants : Marthe Robert note à cet égard que si le début du Château est écrit à la première personne, le récit continue avec K. 85 . Du reste, non seulement Kafka s'identifie-t-il largement avec son personnage, mais encore celui-ci est-il rigoureusement le seul personnage du récit. Sans doute croise-t-il, comme dans Le Procès ou Le Château, d'assez nombreuses autres personnes, mais, derrière ces apparitions fugitives, nous avons appris à reconnaître tantôt des doubles, tantôt des éléments dispersés de lui-même. Et si certaines de ces apparitions, les personnages féminins notamment, ne s'identifient pas à lui, ils sont alors dépourvus de toute consistance propre, n'intervenant qu'au cours d'une scène unique, disparaissant aussitôt, sans qu'on sache ce qu'ils deviendront -ils ont joué leur partition de dans une scène où l'unique rôle est tenu par K. et ses succédanés. Comment pourrait-il d'ailleurs en aller autrement dès lors que, dans cet univers solipsiste, le monde intérieur de K. s'est substitué au monde -le rêve le plus singulier étant offert en spectacle 86 , la subjectivité la plus absolue se masquant derrière l'anonymat le plus radical ? Dans un monde sans extériorité, l'intériorité passe pour l'unique et vraie réalité; ou plutôt, les distinctions intérieur/extérieur, objectif/subjectif, réalité/fiction perdent toute pertinence. ...Enchaîné au pied de la lettre, la lettre K assurément, Kafka s'expose à tous les coups. Inventeur d'une formidable -comme l'est la machine de La colonie pénitentiaire -Kafka en est tout à la fois l'ingénieur, l'opérateur, la victime et le bénéficiaire. Mais alors, comment s'y prend-il, ce prestidigitateur de la langue, pour que ce monde, si singulièrement marqué de la lettre de K., nous paraisse parfois aussi le nôtre ? Chapitre 4. Ouvertes, comme les portes de la loi... 85 . M. ROBERT, Kafka, op. cit., p. 148, note 1; cf. aussi M. ROBERT, Seul, comme Franz Kafka, op. cit., p. 18 : . 86 . M. ROBERT, Kafka, op. cit., p. 143. placer lui-même sur la machine. Mais celle-ci se détraque complètement, déchiquetant le corps de l'officier sans que celui-ci soit parvenu à l'extase annoncée. Comment interpréter ce récit ? Au delà de la répulsion que suscite la cruauté du supplice (et qui entraînera la fuite du voyageur), on ne sait trop que penser. C'est que la condamnation implicite des méthodes de l'officier se double d'une sorte de nostalgie pour les temps anciens où régnait la loi de l'ancien commandant : une loi dure sans doute, mais juste et connue de tous 87 . Une loi partagée, génératrice d'une communauté chaude et vivante qui aujourd'hui fait place à la triste désuétude des valeurs et l'incertitude des normes modernes. L'extase des condamnés à la sixième heure de leur supplice, au moment où l'écriture est assez avancée pour qu'ils sachent où était le droit, n'est-elle pas révélatrice à cet égard -comme le signe de leur réaffiliation, comme la promesse de leur réintégration au sein de la communauté ? Kafka, dont on peut penser qu'il est plus proche ici de l'officier que du voyageur, ne partage-t-il pas avec le Nietzsche de la Généalogie de la morale, le regret de la défaite des idéaux ascétiques -un Nietzsche qui soutenait que seule la souffrance finit par ? On peut le penser dès lors que Kafka confiait au jeune Janouch son regret de la déchéance d'une humanité devenue 88 . Au temps de l'ancien commandant la loi formait un ordre plein et intelligible, elle donnait sens et forme à la communauté. Aujourd'hui que la machine à écrire la loi s'est détraquée, la mort est privée de signification, elle est devenue sans mémoire et sans public : le voyageur s'enfuit et le nouveau commandant demeurera invisible. Et pourtant, comment ne pas hésiter devant cette conclusion ? Faut-il vraiment payer d'un prix aussi élevé le fait de renouer avec la loi ? Et en définitive, de quelle loi s'agit-il : la loi, chaude et vivante, sévère mais juste, de la Gemeinschaft d'origine, ou l'archaïque loi de nécessité, purement physique et totalement imprévisible, qui s'y substitue par défaut, lorsque le symbolique s'est effondré ? Dans La Muraille de Chine, c'est l'infinie distance entre le centre (la capitale) et la lointaine province (les confins du Tibet), qui explique les pannes de transmission de la loi. Ce n'est qu'avec un infini retard que le peuple prend connaissance des messages de l'Empereur; peut-être d'ailleurs ne sont-ils que rumeurs et légendes. Peut-être aussi l'Empereur est-il mort depuis longtemps, sa dynastie éteinte -89 . Dans ce fragment, équivoque qui joue le rôle de rabatteur, Block le client réduit à l'état de gibier, ou plutôt de chien, ayant abdiqué toute dignité, baisant les mains de l'avocat, agenouillé au pied de son lit (P., 222). Mais ce n'est pas seulement du côté des avocats que l'univers du Procès pèche par manque de et de cette distance réflexive nécessaire à la triangulation du différend. Beaucoup plus fondamentalement encore, s'est-on avisé de ce que, dans ce Procès, le rôle de l'accusateur public fait totalement défaut, de sorte que l'espace judiciaire compte deux dimensions seulement, et non trois comme il se doit : d'un côté les juges, de l'autre, Joseph K., et entre les deux, pas de ministère public. Avec cette conséquence fâcheuse que le juge cumule alors les rôles d'accusateur et d'arbitre, ce qui ne manque pas de soulever des doutes quant à son impartialité 118 . Comment le juge pourrait-il accéder à la position du tiers-arbitre, au-dessus de la mêlée, et à égale distance de l'accusation et de la défense, comment pourrait-il organiser la circulation de la parole devant lui, et garantir l'égalité des plaideurs, dès lors qu'il accuse et juge à la fois ? Tous ces indices convergent : alors que la justice officielle distribue clairement les rôles, chacun jouant sa partition selon le personnage convenu (la toge, la perruque, les couleurs différenciées du siège et du parquet...), la justice en trompe-l'oeil du Procès brouille comme à plaisir les codes et les repères, intervertissant les rôles et échangeant les masques. Plus personne, dans ce cas, n'est un , plus personne n'agit ex officio comme d'une fonction supérieure, plus personne ne peut parler et agir de la loi -soit parce que, tyrans ils prétendent la loi, soit (et cette hypothèse cadre mieux avec Le Procès), parce que la loi a disparu depuis longtemps, ne laissant d'autre choix aux gens que de jouer de ses symboles devenus énigmatiques, comme des enfants qui s'affublent de vieux déguisements trouvés dans les malles d'un poussiéreux (on sait l'importance des greniers dans Le Procès). ... Une temporalité aléatoire et infiniment distendue, un espace de promiscuité envahissante, une distribution de rôles pervertie... tout cela conduit naturellement à une procédure déformée jusqu'au grotesque, dont on relève ici encore quelques traits. Dès son arrestation, Joseph K. aurait pu deviner ce qu'il ne comprendra que bien plus tard : (P., Conclusion. auteur, malgre tout Comment dire le à propos d'une oeuvre considérable, fragmentaire, et, de surcroît, inachevée ? Il n'y a donc pas de dernier mot. Kafka n'avait-il pas souhaité que ses mots s'envolent en fumée ? Et pourtant nous ne cessons d'en parler. Malgré tout. Ce mot-là, au moins s'impose. Malgré l'adversité -cet adversaire implacable qu'il était pour lui-même -les mille maux, imaginaires, et bientôt réels, la difficulté quotidienne d'écrire, le simple combat pour se maintenir dans l'existence... malgré tout cela, il reste quelque chose. Ou, plus exactement, quelque chose commence. Malgré tout, Kafka aura été un auteur. : futur antérieur, l'avenir d'un passé, comme si, de ce passé quelque chose était encore en instance d'advenir. Comme si ce passé, c'était en avant de lui, et non en arrière, qu'il trouve sa consistance. Malgré tout, Kafka aura été un auteur. , du latin augere, augmenter; l'auteur : celui qui augmente, qui élève, qui tire en avant, porte au-delà -et, à ce titre, fait autorité. Auteur de ses actes, lui qui luttait contre des forces invisibles auxquelles il prêtait une puissance infiniment supérieure aux siennes. Auteur d'une oeuvre considérable, lui qui croyait avoir échoué en tout, y compris en littérature, à laquelle, pourtant, il sacrifia tout le reste. Auteur : celui qui fait augmenter, qui grandit et fait grandir -lui, qui aurait bien voulu se faire si petit qu'il eût disparu de la vue de ses semblables comme tous ces petits animaux -souris, habitant du terrier, cloporte -auquel il s'identifiait si aisément. Auteur : cause, principe, créateur, artisan, inventeur, promoteur, responsable, ancêtre. Ancêtre ? Non pas. Cette voie-là, il se l'était radicalement interdite. Assez, à ses yeux, pour le damner. Alors, responsable ? Oui et non. En un sens, trop responsable, assumant jusqu'à la faute originelle. En un sens opposé, irresponsable -car comment pourrait-on être accusé de quelque chose si, comme Job, on frôle l'hypothèse que Dieu pourrait être mauvais, l'auteur d'une loi innommable et cruelle, absolument implacable ? ... et malgré tout, auteur. Inventeur d'un langage pour le désert et les temps sombres. Artisan d'une oeuvre si radicalement dépouillée, créateur d'un monde si totalement désapproprié, que lorsque déferleront bientôt les hordes noires ou rouges, elles ne pourront absolument rien contre eux. Le cri et le rire qui s'en dégagent avaient déjà, avant même qu'elles ne se lèvent, fait se dérober le sol sous leurs pas.
doi:10.4000/books.pusl.20878 fatcat:wphqgwobwfbu5pcgbmonbn7yqe