Choix de poèmes

Leopoldo María Panero, Victor Martinez
2013 Po&sie  
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more » ... sauf accord préalable et écrit de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage dans une base de données est également interdit. Powered by TCPDF (www.tcpdf.org) Leopoldo María Panero Choix de poèmes Présenté et traduit par Victor Martinez « La vérité est que ça saigne » (vie et oeuvre) Il faut lire l'oeuvre de Leopoldo María Panero d'un trait -privilège qu'accorde aujourd'hui la distance -privilège du hasard -comme une forme de miroir transposé de tout un pan de la poésie européenne -transposé d'un coup, en un bloc -il faut la lire sous le signe de la métamorphose des valeurs et des références que l'on a crues nôtres pour se rendre compte à quel point la surprise, dirait Jean-Paul Michel, est énorme. Il a fallu le temps du non-événement, de la non-réception, il a fallu ce temps muet d'un silence de plusieurs décennies pour qu'une oeuvre dans son unité et son potentiel de surgissement fasse événement. Le lecteur francophone, en tel cas, bénéficiera d'un privilège qui n'a pas été accordé au lecteur de la langue dans laquelle l'oeuvre a été écrite. Une oeuvre-volcan apparaît autrement que dans l'immédiateté dans laquelle on aurait pu la lire -et qu'on aurait cru lire à même le fond, mais dans le dévoiement des attentes déçues. C'est sur la distance alors qu'elle se réalise autrement et secondement comme Ars magna, oeuvre-porcelaine, oeuvre-surface, événement dont la profondeur se poursuit dans l'horizontalité d'une continuation qui ne pouvait être pensée pendant. C'est l'indice, dirait Catherine Malabou, de « l'accident ontologique », d'un événement sans signe, d'une destruction par l'aphasie du signe, dont le déploiement ne fait pas seulement énigme mais détruit les protocoles interprétatifs par lesquels nous enchaînons les conceptions ; celle, par exemple, de sujet : qui est Leopoldo María Panero ? Une raréfaction d'air se produit quand on approche sur une identique surface une oeuvre qui est la négation de l'epos ou de la « légende » (du « sujet », donc) à quoi l'on reconduit le processus d'écriture et le supposé sujet de l'énoncé poétique, du philosophème ou de la littérature pour ce que l'on en sait : -de l'énoncé poétique : Aigle contre l'homme, Héroïne, Le dernier homme, Poèmes de l'asile de fous de Mondragón, Poèmes pour un suicidement, Danse de la mort, Fous, Schizophréniques ou la ballade de la lampe bleue, Théorie lautréamontienne du plagiat, L'homme éléphant, La schize et non le signifiant, Contre l'Espagne et autres poèmes de non amour, Ma langue tue, Pages d'excréments, Chants du froid... La liste non exhaustive des oeuvres poétiques ne marque pas par l'abîme à chaque fois invoqué, mais par la succession ininterrompue de l'abîme qui rapporte à une identique surface fêlée : la vérité du monstre quand il se produit. Cette surface se produit ironiquement, au sens kierkegaardien du terme, et, filée à l'infini, dit l'altérité à tout epos de la langue qui profère l'énoncé, et, altérité seconde, l'altérité de la langue à l'énoncé auquel feint de l'attacher son auteur. -du philosophème : Avertissement aux civilisés, L'identité comme question schizophrénique, Psychiatrie et torture, Globe rouge, Immoralité de Sigmund Freud, La part maudite, La dénégation sociale, Ethique et alcool, On frappe un ivrogne, Echantillons de monstruosité, Moi et autre, Drogues et philosophie, Peur et tremblement, Corps ou le triomphe du faux prétendant, Mon cerveau est une rose... La science accablante dont est capable le philosophème-Panero révèle un attachement entier à la destruction de l'epos historique et social d'une part, du sujet de l'autre (epos biographique et lyre). Il apparaît comme impensable qu'une telle personne grammaticale, logique, énonciative puisse exister à la fois en tant que sujet d'un savoir dont elle est sans discontinuité l'objet (Panero est interné en psychiatrie depuis 30 ans) et sujet d'un savoir dont elle énonce incessamment le mythe, du dehors et du dedans, à la quatrième personne du singulier. -de la littérature pour ce que l'on en sait : Acéphale, Pressentiment de la folie, La substance de la mort, Paradiso ou Le revenant, Où meurent les hommes les aigles se rassemblent, Hortus conclusus, Inferno, Godeo Clutex, Ce que taisent les hommes, Pages d'un assassin, Médée, La lumière immobile... Autant de titres de récits et nouvelles dont le trait direct de langue ne semble pas pouvoir provenir du même homme -épaisseur, durée ou identité -, Golem alors et non homme, Frankenstein éclaté et non corporéité dans l'histoire. Il faudrait ajouter à ces titres d'oeuvres les traductions dites « per-versions », versions du même à travers ce qui l'expulse du même : à travers le corps, à travers le délire du corps et par delà la destruction des mots ; « traductions » ou encore « anti-traductions » : Mathématique démente, La chasse au Snark (Carroll), Omnibus (Lear), Vision de la littérature de terreur anglo-américaine (Ashton Smith, Vernon Lee, Lovecraft, R. Browning), Deux récits et une perversion (Machen), Peter Pan (Barrie), et dans divers recueils, Bernart de Ventadour, Guillaume de Poitiers, Raimbaut d'Orange, Arnaut Daniel, Rudel ; Catulle, Dante, Cavalcanti ; et tous les modernes, si possibles maudits, Verlaine, Rimbaud, Corbière, Mallarmé, Cummings, Pound, Bataille... Et aussi « Jumpin'Jack Flash » de Jagger & Richards... Telle est la liste non exhaustive d'une altérité assumée, d'une dissemblance dans la dissemblance et, dans la non-coïncidence des lignes, telle est la surface qui n'est pas une physique, pas une matière, mais ce que l'auteur nomme « un ton mental », cela, dit-il, qu'on veut tuer en lui. « Je crois en la mathématique du vers ». « Je ne pratique pas une poésie de l'expérience ». « Mon art est savant ». « Je ne me reconnais ni dans l'Espagne ni dans mes contemporains ». Voilà pour la poésie. Pour les idées : détruire/déconstruire le « projethomme » (Globe rouge) qui est la négation de son humanité, « projet-homme » qui vise à produire des « autres » et à les produire en « autres », c'est-à-dire en « non-hommes ». Le franquisme n'est pas seul à fournir la mesure et les coups d'une telle négation. La psychiatrie, le capitalisme, la « petite culture » contemporaine (« pire que le franquisme » dit-il) sont le prolongement de l'arraisonnement qui l'a enfermé dès la fin de l'adolescence dans les sanatoriums, prisons et autres hôpitaux de la science et de l'ordre. La lutte anti-franquiste initiale lui a valu plusieurs fois la prison, mais l'homosexualité, le trafic et consommation de drogues, la « déviation » comportementale et verbale, ont été les raisons plus durables par lesquelles une société et une psychiatrie l'ont harcelé, jusqu'à la fin des années 70, jusqu'à ce qu'on identifie la « lésion schizophrénique » qui le cloîtrera définitivement. Mais qu'à cela ne tienne, s'il ne peut communier avec l'alcool ou les drogues, il communiera avec la chimie : « avec le Romilar je vacille comme un canard » (Drogues et folie)
doi:10.3917/poesi.145.0086 fatcat:gp4zslqr65dsbavkguzy2uhkze