Le chiasme philosophique du mythe et de l'histoire dans La Chrétienté ou l'Europe

Laure Cahen-Maurel
unpublished
La présente étude revient sur un texte passé à la postérité essentiellement en raison des innombrables controverses auxquelles il a donné lieu. Appelé à porter à sa parution posthume (en 1826) le titre La Chrétienté ou l'Europe 1 , ce texte est un essai en prose conçu comme un développement oratoire, par lequel Friedrich von Hardenberg, alias Novalis, devait « doter l'Allemagne de son premier traité sur l'unité de l'Europe 2 ». Novalis en donna lecture à Iéna devant le cercle de ses amis, les
more » ... de ses amis, les deux Schlegel et Schelling entre autres, vers la mi-novembre 1799 3. Et déjà, l'incompréhension des enjeux véritables du discours, des intentions de son auteur, et de l'originalité de son style ne resta pas dissimulée 4. S'il a pu, par la suite, contribuer à jeter le discrédit sur le poète dit « de la Nuit » et, plus largement, sur le premier romantisme allemand, c'est surtout parce que 1 Novalis, Die Christenheit oder Europa, in Idem, Schriften. Die Werke Friedrich von Hardenbergs, édition historique et critique établie par P. Kluckhohn et R. Samuel avec H.-J. Mähl et G. Schulz [désormais : HKA], Stuttgart, Kohlhammer, 1960 sq., vol. 3, p. 507-524. À notre connaissance, la seule traduction française existante de Die Christenheit oder Europa est d'Armel Guerne, Europe ou la Chrétienté, in Novalis, OEuvres complètes, t. I, trad. fr. A. Guerne, Paris, Gallimard, 1975, p. 307-324. Très poétique, cette traduction n'est pas toujours exacte sur un plan philosophique ; sauf mention contraire, il nous a paru préférable de retraduire à nouveaux frais les passages cités. 2 C. Robert, « La chrétienté d'après Novalis. Page d'histoire ou vision de poète ? », in Revue des Sciences Religieuses, vol. 28, 1954, p. 217. 3 La lecture a réuni Friedrich Schlegel et sa femme Dorothea Veit, August Wilhelm et Caroline Schlegel, Ludwig Tieck, ainsi que Schelling et le physicien Johann Wilhelm Ritter. Voir H. J. Balmes, Commentaire de Die Christenheit oder Europa, in Novalis, Werke, Tagebücher und Briefe Friedrich von Hardenbergs, éd. par H. J. Mähl et R. Samuel [désormais : NW], Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1999, vol. 3, p. 580-581 ; voir aussi A. Schlagdenhauffen, Frédéric Schlegel et son groupe. La doctrine de l'Athenaeum, 1798-1800, Paris, Les Belles lettres, 1934, p. 328-330. 4 Écrit pour offrir à ce cercle une vue complémentaire à un autre ensemble de « discours », ceux de Schleiermacher Sur la religion à ceux de ses contempteurs qui sont des esprits cultivés (1799), l'essai a suscité au sein même de l'auditoire d'Iéna une controverse d'abord confessionnelle : il constituerait une apologie du catholicisme et de la papauté, là où l'oeuvre du théologien protestant Schleiermacher était radicalement dégagée de toute orthodoxie positive. En réaction contre un tel éloge du christianisme, Schelling allait afficher son paganisme en composant la Profession de foi épicurienne de Heinz Widerporst, mordante parodie en vers des discours tant de Schleiermacher que de Novalis ; Dorothea, la fille de Moses Mendelssohn, manifester son mécontentement ; et les frères Schlegel, après s'en être remis à l'arbitrage de Goethe, rejeter in fine le texte alors qu'il était destiné à l'Athenaeum, la revue fondée par eux en 1798 comme lieu d'expression des idées romantiques et dont la publication s'arrêtera en 1800.
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