Phonologie et prosodie dans l'acquisition de l'allemand-L2 par des apprenants francophones

Alfred Knapp
2015 Zeitschrift für Interkulturellen Fremdsprachenunterricht  
Acquérir la première langue ---Acquérir une langue étrangère [1] Un enfant acquiert la maîtrise native de sa première langue (ou de ses premières langues) en quelques années: une grande partie des propriétés morphosyntaxiques -l'ordre des mots, la morphologie verbale et nominale, la prosodie lexicale et phrasale, les contraintes qui agissent sur les structures syllabiquesest en place vers l'âge de 5-6 ans, en plus d'un lexique impressionnant d'une dizaine de milliers de mots (Jackendoff 1994,
more » ... (Jackendoff 1994, 139). Cet apprentissage se fait sans intervention de la part d'un spécialiste de l'enseignement du langage: c'est l'insertion de l'enfant dans la communication avec son entourage qui déclenche le déploiement de cette capacité à produire un nombre infini d'énoncés, avec des moyens finis. De plus, les conditions d'acquisition peuvent varier d'une manière extrême: en dépit de ces variations, tous les locuteurs d'une langue donnée arrivent à un stade de compétence qui leur permeten règle générale -de se comprendre immédiatement. L'acquisition du langage obéit à une chronologie étonnamment uniforme à travers les langues (et même à travers les modalités perceptives et articulatoires -un exemple convaincant est fourni par l'acquisition du langage chez les enfants non-entendants dont les parents maîtrisent la langue des signes): le babillage (les enfants sourds le parcourent également et l'arrêtent au moment où les enfants entendants commencent à produire leurs premiers mots-syllabes), les phrases à un mot, à deux mots, l'explosion linguistique, l'apparition de certaines constructions spécifiques à certains moments: la négation, la présence de marques morphologiques, d'éléments fonctionnels etc. suivent un "calendrier universel" largement invariable. Le cadre universel n'empêche cependant pas l'apparition de variations multiples d'un individu à l'autre, dès qu'on s'intéresse à une étude plus fine de l'évolution des catégories grammaticales (temps, aspects, morphologie...) (de Boysson-Bardie 1996, 245). L'acquisition de la première langue ( ou des premières langues) chez l'enfant est normalement couronnée de succès: l'enfant est locuteur (et d'abord auditeur) compétent de sa langue maternelle. Il a acquis un système de connaissances complexes qui est très proche de celui qui s'est développé chez d'autres individus de sa communauté linguistique -en dépit de situations sociales, familiales, matérielles....très éloignées les unes des autres. Au cours de l'acquisition linguistique, l'enfant arrive à des connaissances dont la complexité dépasse de loin l'information contenue dans l'input. Il possède la capacité de porter des jugements d'acceptabilité et de grammaticalité sur un nombre infini de phrases -tout en ayant une expérience limitée. Cette problématique est depuis longtemps connue sous le terme de "problème logique de l'acquisition du langage" (Baker & MacCarthy 1982). -2-Apprendre une langue étrangère après la puberté est -à certains égards -très différente de l'acquisition de la première langue: D'une manière générale, le "succès" est limité: rares sont les cas d'apprenants adultes qui atteignent une maîtrise proche d'un locuteur natif. La présence d'un système d'une grande complexité -celui de la L1 -se manifeste en outre par la persistance d'erreurs dues à l'influence plus ou moins directe de la première langue. Herschensohn (2000,41) situe une première "césure" dans l'acquisition d'une L2 vers l'âge de 5 ans. Herschensohn fait remarquer que -d'après les résultats des travaux de Ioup (publié dans Gass et al. 1989, 160-175) -jusqu'à l'âge de 6 ans, les enfants semblent capables d'acquérir une maîtrise phonologique quasi-native d'une L2 si la période de leur immersion en L2 s'élève à 5 ans et plus. En dépit de cette restriction, le problème "logique" pour l'acquisition de la L1 par l'enfant persiste: les apprenants d'une L2 arrivent aussi -à un certain degré -à des connaissances complexes (et infinies) qui dépassent leur expérience limitée en L2. Mais à la différence de ce qui se passe en L1, les intuitions grammaticales des apprenants adultes révèlent une instabilité considérable, même à des niveaux de maîtrise très avancée (Bley-Vroman 1990, 3-49). Les variations inter-individuelles sont parfois considérables: dans des contextes d'apprentissage très comparables, certains apprenants peuvent atteindre des niveaux très avancés en L2, tandis que d'autres éprouvent de grandes difficultés à engager -d'un point de vue linguistique -ne serait ce qu'une conversation rudimentaire [2]. Une dernière remarque qui concerne directement les institutions scolaires et universitaires: d'une manière générale, l'acquisition naturelle d'une part et l'apprentissage institutionnel d'autre part donnent des résultats très différents. Nombre d'enseignants et d'apprenants font l'expérience qu'un bref séjour ZIF 9(2), 2004. A. Knapp: Phonologie et prosodie dans l'acquisition de ... http://zif.spz.tu-darmstadt.de/jg-09-2/beitrag/knapp2.htm 1 von 25 18.08.2015 11:12 dans un pays étranger, en immersion totale, produit une explosion linguistique que l'enseignement en classe aimerait voir se produire -souvent en vain. Quelques questions et problèmes Les institutions et personnes impliquées dans le processus d'apprentissage-enseignement d'une langue étrangère doivent trouver des réponses à nombre de questions. Dans cet article, je m'intéresserai à quelques-unes: · Qu'est-ce qui rend l'acquisition d'une deuxième langue plus difficile après la puberté? Pourquoi la seule "exposition" au langage, à la communication ne mène plus au résultat qu'on connaît chez l'enfant en bas âge? · Quels sont les aspects de la prosodie qui posent des problèmes particuliers dans l'acquisition d'une L2 après la puberté? A quoi ces problèmes sont-ils liés? · Dans quelle mesure l'enseignement des langues peut-il profiter de nos connaissances scientifiques sur l'acquisition naturelle d'une L2/L1? · Quels sont les facteurs principaux qui diminuent l'efficacité de l'apprentissage institutionnel (l'enseignement) en comparaison avec celui "en milieu naturel"? Dans quelle mesure et comment pouvons-nous intervenir pour améliorer le "rendement" du travail pédagogique? -3-Certaines de ces questions et problèmes trouvent leurs réponses ou leurs remèdes plutôt au niveau d'une politique générale: à partir de quand favorisons-nous l'apprentissage d'une L2? Quelle place donnons-nous aux échanges entre ressortissants des différentes communautés linguistiques qui font l'Europe? 2. Le cadre théorique Toute pratique pédagogique repose sur une théorie plus ou moins explicite de l'esprit humain, de ses mécanismes d'apprentissage, de sa façon d'interagir avec l'environnement. Dans l'histoire des idées, deux grandes conceptions se sont développées et confrontées et le font encore aujourd'hui: l'approche empiriste qui -je simplifie -part de l'idée d'un mécanisme d'apprentissage en général qui développe sa structure sous l'impulsion de l'environnement. En d'autres mots, c'est le monde extérieur (l'entourage, les enseignants, les parents, la société...) qui "crée" les structures dans l'esprit-cerveau qui est initialement conçu comme un "tableau de cire vierge" ou un magma chaotique sans "programme interne". L'approche rationaliste -ce sera le cadre que j'adopterai par la suite -qui postule la présence d'un certain nombre de "modules" cognitifs avec des propriétés distinctes et spécifiques. La faculté de langage en est un, la faculté des nombres un autre, comme la faculté musicale, la perception visuelle etc. Dans cette conception de l'esprit humain, l'environnement joue plutôt le rôle du déclencheur de multiples processus de sélection: par le contact avec l'environnement, le système cognitif active ou déploie une partie de ses potentialités. L'acquisition du langage (comme toute acquisition cognitive) serait dans cette perspective un processus de "désapprentissage", terme qu'utilisa Jacques Mehler dans le débat qui opposa entre autres Noam Chomsky et Jean Piaget, lors du colloque de Royaumont (Mehler & Dupoux 2002 , Piattelli-Palmarini 1979 . Cette perspective voit le processus d'acquisition linguistique plutôt comme un processus de maturation dont la direction est conditionnée par deux facteurs principaux: le facteur "interne", représenté par le dispositif cognitif inné qui se déploie en partie selon un programme préétabli pour l'espèce humaine, et le ou les facteurs "externes": la ou les langues qui entourent l'enfant, l'univers culturel, les rapports humains etc. Certains de ces facteurs externes -la forme phonétique de la langue, la morphologie, l'ordre des motsforment l'input nécessaire pour que le dispositif interne construise la grammaire (syntaxe, morphologie, phonologie) sous-jacente à cette langue, d'autres pousseront l'enfant à construire une certaine représentation du monde, des règles de communication, des rapports entre enfants et adultes, entre adultes et adultes, entre femmes et hommes etc. Qui dit maturation est amené à accepter le concept de vieillissement. Si l'apprentissage d'une langue n'était qu'une question d'intelligence et de connaissance du monde, les adultes devraient être nettement supérieurs aux enfants dans ce domaine: or, c'est le contraire qui est le cas. A durée et intensité d'immersion comparables, ce sont les enfants qui -pour ce qui est de la phonologie, du traitement immédiat de la compréhension, des intuitions grammaticales, de la morphologie, des intuitions lexicales -l'emportent à long terme. On n'apprend pas n'importe quoi à n'importe quel âge. /c'est MOI/ qui ai invenTE / cette merveiLLEUSe histOIRe /... [ ICH habe [diese [WUNderbare [GeSCHICHte]] erFUNden] / ... ZIF 9(2), 2004. A. Knapp: Phonologie et prosodie dans l'acquisition de ... http://zif.spz.tu-darmstadt.de/jg-09-2/beitrag/knapp2.htm 2 von 25 18.08.2015 11:12 Pour tenter une explication de cette diminution des capacités d'acquisition linguistique au-delà d'un certain âge, deux notions centrales doivent être brièvement présentées: -4- Stabilisation sélective: Fixation de paramètres L'organe mental qui est supposé jouer un rôle principal dans l'acquisition du langage porte le nom "Grammaire Universelle"(GU). Cette faculté mentale fournit des principes puissants et des contraintes restrictives qui guident l'enfant dans son apprentissage en réduisant le nombre d'hypothèses possibles compatibles avec l'input linguistique (Fodor 1983 , Guéron & Pollock 1991, Pollock 1997. Ces principes expliquent certains traits uniformes dans l'acquisition du langage, indépendamment de telle ou telle langue concrète. D'autre part, GU doit être suffisamment souple pour permettre l'existence des milliers de langues plus ou moins éloignées les unes des autres. Elle doit assurer que n'importe quel enfant né et élevé dans n'importe quelle communauté linguistique puisse acquérir avec à peu près la même "aisance", sur environ la même durée, sa ou ses langues premières. Cette souplesse est assurée par un certain nombre de paramètres non-spécifiés au départ qui doivent être fixés par l'expérience. Une fois que l'apprenant -sous la pression des données fournies par la langue ambiante -a sélectionné une option paramétrique (la directionnalité tête-complément, la réalisation du cas par la morphologie ou la configurationnalité, la réalisation des catégories fonctionnelles etc.), d'autres options deviennent "obsolètes" -la sensibilité pour ces options diminue ou disparaît [3]. Etant donné l'organisation modulaire de la faculté de langage (syntaxe, phonologie, sémantique, lexique+morphologie), le changement d'un paramètre à un niveau suffisamment profond peut donner lieu à de nombreuses conséquences en cascade dans le système entier -le résultat est une langue qui donne un aspect "très éloigné". Anm. 4 in der Grafik Un exemple dans le domaine de la phonologie: a) Dans l'acquisition de l'allemand, les francophones rencontrent -entre autres -des difficultés persistantes dans la prononciation et la perception correcte de mots comme Faden, schütteln, schlagen,[fa.dn], [∫ü.tln], [∫la.gn] [5]
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