L'invention du temps

Isabelle Pascal-Cordier
2003 La lettre de l enfance et de l adolescence  
Nous ne tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l'avenir comme trop long à venir comme pour hâter son cours, ou nous rappelons le passé pour l'arrêter comme trop prompt : si imprudents que nous errons dans les temps qui ne sont pas les nôtres. » B. Pascal, Les pensées. Je reçois depuis peu deux enfants, Pablo et Michel. L'un devance chaque instant de crainte de n'avoir pas le temps, l'autre s'essaye à ramasser les débris d'une expérience qu'il n'aurait pas vécue et qui toujours le
more » ... i toujours le laisse à la traîne. Sensation d'être convoquée en présence de deux enfants incarnant par des façons d'être apparemment opposées les deux faces d'une même figure, celle d'une temporalité qui échappe sitôt que l'on tente de s'en saisir. Peut-on s'approprier le temps ? Que voudrait dire s'inscrire dans le temps ? Sans doute, en premier lieu, s'inscrire dans le mouvement, le processus qui fait du temps vécu (et il peut l'être de mille façons) un temps re-présenté (qui peut l'être aussi de mille façons). Se représenter soi, vivant dans un temps borné par un avant irrémédiablement enfui et un après voué à l'inconnu et la finitude. Temps linéaire qui s'inscrit dans la durée avec un avant, un après, un début, une fin, qui prend sens dans l'histoire du sujet. Complexité de la chose pourtant, car si représenter, c'est faire vivre en soi ce qui n'est plus directement, effectivement palpable, le temps, lui, ne nous est perceptible que par la représentation qui le porte. Mise en abîme vertigineuse.
doi:10.3917/lett.053.60 fatcat:yh5hebs36bfdzdklmzxnxtk3rq