L'individu et la solitude

KARL JASPERS
2011 PhaenEx: Journal of Existential and Phenomenological Theory and Culture  
Être un « Je » signifie être solitaire. Qui dit « Je » établit une distance et trace un cercle autour de lui. La tâche de la solitude est la tâche du Je. Il ne peut y avoir de solitude que là où il y a des individus. Mais là où il y a des individus, il y a à la fois le plaisir de l'individualité, donc l'élan vers la solitude, et la souffrance relative à l'individualité, donc l'élan hors de la solitude. Ainsi, ce n'est pas le fait que l'on soit un individu qui importe, mais le fait que l'on se
more » ... fait que l'on se sente tel et qu'on le sache. Dans la mesure où l'homme est un être socialnous le sommes tous pour une part considérable, d'autant que l'être comme être social est le préalable empirique temporel de chaque existence humaine -, il n'est, en tant qu'individu, pas conscient de sa particularité et n'est pas solitaire. Qui est proscrit de cette forme d'existence primitive perçue comme absolue qu'est l'existence sociale, qui est sans droit et hors la loi, ne se sent pas tel un individu, ne se sent pas solitaire en notre sens, mais continue à vivre dans cette union à laquelle il ne lui est plus permis d'appartenir, mais après laquelle il languit. Il se sent privé de sa terre nourricière matérielle et spirituelle, se sent comme mort, peut-être, mais ne se sent pas tel un individu solitaire. Vie individuelle et vie sociale sont ici le même. Sans aucun problème et avec une parfaite assurance, une compréhension s'ensuit réciproquement. Hors de cette sphère dans laquelle la compréhension est en général simplement là justement, il n'y a rien. PhaenEx La solitude n'existe que si l'homme s'oppose à son existence sociale en tant qu'individu conscient de soi qui, de quelque manière, est lui-même possible, en soi, sous sa propre responsabilité; la solitude n'existe que s'il s'oppose en même temps sciemment aux contenus, aux exigences, aux vérités, aux résultats -le monde de l'objectif -; la solitude n'existe que si, contrairement à son être antérieur, végétal, enraciné, immobile et entièrement déterminé, il fait pour ainsi dire face, dans une mobilité animale, aux diverses possibilités de l'existence; d'où, d'une part, la solitude voulue, la solitude héroïque de l'homme qui remplit sa tâche et accomplit sa destinée en dépit de la société et en dépit du monde des exigences objectives, en dépit de « Dieu »; de l'autre, la solitude supportée contre son gré, hors de laquelle l'homme cherche à fuir, ou qu'il fasse retour à une existence simplement sociale au prix de son individualitéen se sacrifiant inconditionnellement, en se défigurant, il rejoint alors des organisations solidement établies, des églises et des communautés du même type -, ou qu'il se presse de communiquer avec d'autres hommes, avec d'autres individus, en se reconnaissant dans le besoin de maintenir l'individualité et d'échapper en même temps à la solitude. (Si la relation de la solitude et de l'individualité apparaissait au début comme une tautologie, ici se manifeste une tâche dont l'accomplissement surmonterait cette tautologie.) L'homme se trouve ainsi dans un mouvement dialectique inévitable et infini : il dépasse l'isolement qui est le sien en tant que « Je » dans la communication avec les autres, mais par là le « Je » fait lui-même l'épreuve d'un processus de transformation à la suite duquel le nouveau Je est à nouveau solitaire -« Seul qui sait changer ne me devient pas étranger 2 . » S'ensuit une nouvelle démarche vers les autres pour sortir de cette nouvelle solitude du Je, et ainsi de suite, sans cesse. Au terme de ce mouvement infini, l'idée d'une totalité du Je, d'un Je clos sur lui-Karl Jaspers même peut surgir dans une communication parfaitemais si ce chemin est emprunté ne seraitce qu'une fois, la solitude n'est, de fait, plus jamais surmontée que pour quelques instants. Avec de telles formules, on peut bien circonscrire le plus largement le périmètre du problème qui nous intéresse; lorsque nous nous efforçons, doucement, de les saisir plus concrètement, nous nous approchons seulement des problèmes eux-mêmes. Ce mouvement dont nous avons parlé en général, il nous faut nous l'imaginer à l'aide de points séparés pour concevoir les possibilités de la solitude et de son dépassement dans la communication. Deux points de vue mutuellement corrélés aident peut-être à éclairer ce cas concret : 1) Eu égard à la facticité concrète, nous pouvons premièrement nous poser cette question : quel « Je » est solitaire? Si nous cherchons à clarifier ce que nous pensons lorsque nous disons « Je » ou « Tu », lorsque nous nous demandons : Que suis-« je »?, qui suis-« je »?, nous voyons le sol se dérober sous nos pieds : nous remarquons bientôt que nous songeons toujours, et moi aussi, à un schéma, à une conception de nous-mêmes, à une part, à un typeet cela peut-être de manière entièrement fausse. Si nous faisons abstraction des qualités formelles de la conscience du Je (du Je par opposition à ce qui est hors de lui, ainsi l'activité, l'identité et la continuité, la simplicité), notre conscience du moi oscille dans son contenud'où, souvent, une collection d'egos différents que l'on peut classer par exemple dans des groupes comme « le Je social », « le Je de l'instant », « le Je de l'impression », « le Je de la réalisation », « le Je de l'incarnation », « le Je sexuel », etc. Si nous parvenons, faisons ou souhaitons quelque chose à notre ego, alors nous le faisons selon l'un ou plusieurs de ces schémas d'interprétation de notre ego. Nous ne savons pas si un Je existe en soi, et s'il existe, nous l'ignorons, mais nous connaissons seulement son étendue au-delà des différents egos, qui, au détriment du Je véritable, nous intéressent plus PhaenEx que notre Je lui-même. Nous aurions donc à faire la connaissance des sortes de Je pour saisir les solitudes concrètes -une voie qui n'a de sens que dans l'analyse de cas concrets. 2) Nous pouvons nous demander : dans quelle sphère objective s'accomplit la communication? Est-ce dans la sphère intellectuelle, érotique, éthique, etc.? Puisque la communication n'a lieu que par le truchement d'objets partagés, la tentative pour établir une communauté directequi recourt donc toujours à des objets rencontrés par hasardse dissout dans le néant. Aussi y a-t-il par exemple une opposition entre la solitude du créateur, intellectuel et contemplatif, et la solitude des actifs. Le premier peut être seul. Il crée seul son oeuvre. Cette Karl Jaspers de Stein expriment le caractère de celles-ci, parfaitement évident sur le moment mais étrange après réflexion : « Ah! Tu fus, en des temps révolus, ma soeur ou bien ma femme 3 . » Que de telles choses arrivent hors de l'amour sexuel est douteux. Une interprétation objective, métaphysique verrait une démonstration de l'existence d'un « Je en soi » dans de telles expériences, et peut-être des processus métaphysiques dans de tels actes de communication de ces Je derrière tous les egos du quotidien. De telles interprétations, lorsqu'elles veulent être plus qu'une expression facultative de ce qui a été vécu sous la forme du « comme si », ne mènent à rien d'important pour notre compréhension. Celui qui fait l'expérience n'a nul besoin de telles formules et d'articles de foi. Une considération qui demeure dans le périmètre des objets qui nous sont accessibles chercherait les conditions de possibilité de telles expériences et trouverait qu'en tant que point de départ, une communication est là objectivement, qu'en tant que point de départ en tout cas, beaucoup des egos superficiels sont également entrés en relation réciproque. Le secret de telles expériences n'est bien sûr pas dévoilé ainsi -mais il ne l'est pas non plus d'une autre manière, comme dans toutes les expériences psychiques. De telles expériences ne peuvent être atteintes par la volonté. Au contraire, chaque position réfléchissante, chaque intervention les détruirait essentiellement. Elles ne sont pas non plus, dans des cas isolés concrets, assez reconnaissables objectivement, identifiables. Comme les expériences mystiques, elles sont l'affaire du destin, et tout ce qui est concret et qui est soumis à l'analyse se laissera à peine saisir comme une telle expérience. Cela ne comporte aucune évidence rationnelle ou réfléchie, aucune caractéristique positivement objective, mais seulement des caractéristiques subjectives. On pourrait les définir comme un cas limite et douter de leur existence réelle. Karl Jaspers conditions mécaniques et des possibilités. La compréhension instinctive représente une communication directe; la compréhension objective met l'autre à distance de moi, supprime ellemême la communication, mais peut devenir le moyen d'une communication différée. Dans aucun de ces deux cas la compréhension n'est totale, mais elle a toujours un sens. La compréhension instinctive peut être l'origine des instincts de pouvoir ou d'amour, elle peut être au service de besoins pratiques tout à fait momentanés, ainsi lorsque, sans la moindre réflexion, le tailleur expérimenté devine les besoins de ses clients, lorsque le serveur devine les goûts des convives, ce qu'ils sont prêts à dépenser, leurs exigences et leur pourboire, etc. La compréhension -
doi:10.22329/p.v6i2.3486 fatcat:sfoplck77vfwxg6d6d4mfmt3ka