SARAH KOFMAN SARAH DESSINE

Jean-Luc Nancy, Sarah Dessine, Philippe Boutibonnes, En Ce, Jean-Luc Nancy, Philippe Boutibonnes
unpublished
Sarah dessine moins au trait qu'au frottis. Moins au contour qu'à l'aura. Moins silhouette que buée. Moins présence que hantise. Moins ici devant nous que dans l'éloignement et l'indécision d'une venue possible et d'un départ certain. Certitude du départ : il a déjà eu lieu, il reviendra, rien d'autre ne revient. C'est ce qu'elle pense, c'est ce qui la pense et la fait penser. Un lointain, toujours. Ce qui revient de loin porte à jamais la trace de l'éloignement. Le lointain a frotté, usé,
more » ... a frotté, usé, déposé ses imprécisions, ses distorsions. Sarah revient de loin. N'en revient pas. Une distance la retient : elle n'est pas tout à fait là. Elle est avec ces espèces d'ombres, de spectres ou de pantins qui flot-tent dans la profondeur éparse, diffuse. C'est une aube ou un crépuscule à demeure : ça flotte, ça hésite entre chien et loup, entre corps et âme, entre figure et fumée. Sarah ne dessine pas sur le motif ni par invention. De manière générale-c'est-à-dire absolue-elle est peu dans l'image, du moins dans l'image entendue comme optique, spectacle, mise en vue. Elle est dans l'imagination comme contact avec le dehors, là où tout est loin, tout est frotté de distance et d'absence. Son dessin n'est pas vue mais vision. Il ne se rapporte pas à des objets : il fait lever, venir des témoins de ce monde improbable et pourtant indéniable où n'ont cours ni objets, ni sujets mais une façon d'indistinction dans laquelle s'ébauchent des passages, des visites, des frôlements et ce qu'on nomme des visions parce qu'elles se forment d'une vue exposée au dehors, au lointain que rien ne distingue ni ne forme. Sarah dessine à tâtons, les yeux tendus au bout des doigts et frottés à la matière cendreuse dont est fait ce dehors. Une buée, une poussière, une pression de l'im-palpable. Elle-même évaporée, sa propre haleine déposée sur la vitre ou sur le miroir. 7 Elle reste indécise si c'est vitre ou miroir : comme cela vient avec la nuit, c'est les deux à la fois. C'est moi-même en figure flottante, en suspension dans ce qui n'est rien de moi. Dans ce qui m'égare et m'inquiète. Menace peut-être, malice, mani-gance. Un malin ? Qui se tient là-car il se tient pour finir, il se fixe à partir de son flottement. Qui ? Il immobilise son rictus. Il se joue et me défie, pense Sarah. Je ne pourrai pas me débarrasser de lui. Je le dessine donc, mais non, c'est lui plutôt qui se dessine. Il se dessine : cela veut dire qu'il se forme, s'esquisse et donne à deviner son approche. Cela veut dire qu'il s'extrait du fond indistinct sans aller jusqu'à pro-prement se détacher. Il s'exsude, il transpire. Comme un secret. C'est mon secret, c'est moi secrète, séparée de moi. Moi loin de ce qui me suppose moi. Moi devant mon secret révélé et scellé : révélation de son scellement. De sa suffocation. Moi vive et morte. Moi née et avortée. Moi lourde et impondérable, parlante et muette : me dessinant ma bouche sans mots, mon regard sans vue. Mais devenant moi-même ma vision, et cet appel à tous ceux qui la voient : ô vous qui m'avez lue et me lisez, vous qui m'avez entendue et m'avez parlé, vous qui m'avez tenue, voyez. Voyez quelle peine ici se dessine, s'efface et souffre encore de son effa-cement. Mais ne renonce pas à se dessiner. 8
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