L'effet de témoignage : l'ère du soupçon 1

Mounira Chatti
unpublished
« Si je narre (ou relate par écrit) un événement qui vient de m'arriver, je me trouve déjà, comme narrateur (ou écrivain), hors du temps et de l'espace où l'épisode a eu lieu. L'identité absolue de mon « moi », avec le « moi » dont je parle, est aussi impossible que de se suspendre soi-même par les cheveux ! Si véridique, si réaliste que soit le monde représenté, il ne peut jamais être identique, du point de vue spatio-temporel, au monde réel, représentant, celui où se trouve l'auteur qui a
more » ... l'auteur qui a créé cette image. » 2 Dans L'ère du témoin, Annette Wieviorka note que la demande sociale et politique du témoignage repose largement sur un stéréotype, celui de s'adresser au témoin en tant que « survivant » ou que « déporté ». Son récit de vie est, alors, recueilli ou accueilli exclusivement à l'aune de son expérience dans les années de la Seconde Guerre mondiale, une parenthèse temporelle jugée comme un événement originaire qui marque une rupture avec « l'avant », et qui détermine « l'après ». « Si on se réfère à la psychanalyse, la Shoah deviendrait une nouvelle scène primitive. Nous sommes donc en présence d'un mythe second des origines. Toute l'histoire de l'individu se trouve ainsi nouée autour des années de sa vie qu'il passa en camp ou dans les ghettos, en vertu d'un pur postulat : que cette expérience a été l'expérience décisive d'une vie. Il resterait à le démontrer, ce à quoi personne ne s'est encore attelé. Ruth Klüger est, à notre connaissance, la seule à avoir protesté contre cette représentation du déporté » 3. En effet, Ruth 1 Ce texte est une version revue d'une communication présentée au colloque « Littérature, Fiction, Témoignage,
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