MUSIQUES, PATRIMOINES, INTERCULTURALITÉ

Etude En, Vue De, L Creation D'un
unpublished
Rapport réalisé par Talia Bachir-Loopuyt, post-doctorante à l'Université Jean Monnet, chargée de mission au CMTRA entre septembre et décembre 2014 et Yaël Epstein, directrice du CMTRA. 2 INTRODUCTION 1 SINGULOTRON -Faisons donc du mot « musique » un terme générique, un invariant. Promenons cet invariant sur la surface du globe, à la manière d'un aimant. Que voyons-nous alors ? Ce qui se passe est magique. L'aimant attire à lui l'ensemble des conduites sociales dans lesquelles, de par le monde,
more » ... , de par le monde, « de la musique » est produite. [...] PLURALIBUS -A vrai dire votre aimant m'embarrasse. Comment pouvez-vous rendre compte du fait, massif, de la pluralité culturelle des populations humaines à partir d'un invariant que vous bricolez vous-même ? [...] Votre aimant n'est qu'un artefact, un instrument de conquête élaboré afin de capturer les musiques du monde et de les annexer pour en faire une collection d'objets dévitalisés. SINGULOTRON -Vous vous emportez ! ... Denis Laborde, Les Musiques à l'école. Le débat que met en scène Denis Laborde entre deux personnages fictifs, dont l'un défend un usage de « la musique » au singulier alors que l'autre y renonce au nom de la pluralité des cultures humaines, est un débat sans fin. Il nous renvoie à un paradoxe quotidien auquel nous nous sommes habitués au point de ne plus le voir : nous percevons la musique tour à tour et sans contradiction comme un universel partagé et comme un symbole de la diversité du monde. Nous la percevons aussi tantôt comme une fin en soi ou un enjeu esthétique, tantôt comme un moyen permettant d'accéder à autre chose qu'elle-même : des cultures et des sociétés humaines, des modes de vie et des conceptions du monde qui font que, selon une formule de Gilbert Rouget, « la musique est toujours plus que la musique ». Les actions que mène le CMTRA depuis le début des années 1990 en Rhône-Alpes ont résolument pris le parti du pluralisme en développant des projets valorisant des pratiques minoritaires et peu visibles dans l'espace public : « musiques traditionnelles », « musiques migrantes », « musiques du monde » et, plus récemment, « patrimoines de l'oralité » incluant des pratiques de conte et les langues parlées en Rhône-Alpes. Ces actions visant des objets et des mondes de musique pluriels reposent pourtant sur certains présupposés communs qui font office de liant entre ces divers projets, entre autres : une focalisation prioritaire sur la musique et une vision militante de l'action culturelle conduisant à mettre en avant certaines pratiques musicales a priori distinctes de « la » culture dominante -parce que minoritaires, « migrantes », « traditionnelles », produites par des « amateurs ». Ces actions passent en outre par la mise en oeuvre de certaines opérations (le collectage, la constitution de fonds d'archives, la réalisation d'expositions ou de sites internet, l'édition de publications et de disques) dont chacune génère avec elle un ensemble de manières de faire plus ou moins routinisées et contribue à fabriquer tout un monde de musiques. 1 Rédigé par Talia Bachir Loopuyt 3 C'est sur ce socle de valeurs et de manières de faire relativement stabilisées que le CMTRA a pu mettre en oeuvre depuis 25 ans de nombreux projets de recherche et collectage qui ont amené une diversification croissante des terrains pris en compte, aussi bien que des dynamiques de partenariat -pour ne citer que certains d'entre eux : « Musiques ! Voyage sonore à Villeurbanne » depuis 2008 (avec le Rize à Villeurbanne), le projet « Place du Pont Production » de 2010 à 2014 (avec les Archives Municipales de Lyon, les éditeurs Frémeaux et Associés), le projet « Tutti bruitti » (avec le Conservatoire de Givors) ou plus récemment le projet « Comment sonne la ville ? Musiques migrantes à Saint-Etienne » (avec le laboratoire du CIEREC à l'Université Jean Monnet, les Archives Municipales, le Centre Max Weber). D'un autre côté, cette succession de projets a aussi fait émerger des questionnements récurrents d'ordre à la fois théoriques et pratiques : quant aux catégories employées pour désigner ces réalités plurielles (« musiques traditionnelles », « musiques migrantes », « musiques du monde », « patrimoines »), quant aux démarches mises en oeuvre (le collectage musical et le recueil de « témoignages », la constitution de fonds d'archives, la réalisation d'expositions et de publications) et quant aux moyens de pérenniser une action et une réflexion autour de ces objets. Pour répondre à ces questions, un pas de côté s'imposait afin de prendre le temps de réfléchir au positionnement du CMTRA, à sa place dans le paysage institutionnel régional, au rôle qu'il pourrait jouer en tant que centre de ressources combinant activités de recherche et action culturelle et en tant qu'interface entre différents mondes de recherche et de musique aussi bien qu'entre différents acteurs (artistes, associations, musées de société, universités, conservatoires). La présente étude a été rendue possible par une subvention accordée par le Département du pilotage de la recherche du Ministère de la Culture et de la Communication en vue de la réalisation d'une « Étude pour un projet d'ethnopôle dédié aux patrimoines de l'oralité en Rhône-Alpes ». Avant même d'en venir à l'objectif annoncé, ce projet supposait déjà de mener une réflexion sur la situation actuelle du CMTRA : L'étude que nous souhaiterions mener aura pour objectifs de déclencher une dynamique de réflexion, de prospective et d'échange vis à vis de l'ensemble de notre démarche, de nos objectifs et de la place que nous occupons dans le paysage régional et national. Elle permettra notamment d'entreprendre une concertation autour de nos objets de recherches, de nos méthodes de travail et de nos catégories d'analyse, d'actualiser le projet de structure en précisant ses enjeux. Des recherches préalables furent effectuées par Yaël Epstein (directrice du CMTRA) et Péroline Barbet (chargée de recherche du CMTRA jusqu'en août 2014), permettant de définir une liste de missions et de « personnes-ressources » à interroger. Au printemps 2014, Yaël Epstein me contacta pour me proposer de collaborer à ce projet et je fus recrutée pour une mission de quatre mois à mi-temps (de septembre à décembre 2014) que je mis à profit pour dialoguer avec les membres de l'équipe du CMTRA et d'institutions partenaires (Direction du Patrimoine, DRAC Rhône-Alpes, Le Rize, divers centres de recherches, associations locales et régionales), organiser une journée d'étude rassemblant les acteurs de ces différents horizons autour de la question des « patrimoines musicaux », reprendre et développer différentes pistes de collaboration avec des universités et centres de recherche. Ce rapport présente les résultats de ce travail en tâchant de ménager un équilibre entre les attentes plutôt variées de ces interlocuteurs et les questionnements orientant par ailleurs mes activités de chercheuse qui, bien qu'ils ne forment 4 pas directement l'objet de ce rapport, ont inévitablement influencé la mise en oeuvre de cette mission 2 . La problématique qui formait le point de départ de cette réflexion était (au moins) double. Il y avait d'une part un questionnement touchant à « l'identité » du CMTRA, à la définition de ses objets et axes prioritaires d'action, dont il s'est avéré qu'il était au moins aussi ancien que le CMTRA lui-même : depuis les fondateurs qui reconnaissaient volontiers en privé que la notion de « musiques traditionnelles » n'était pas tenable jusqu'aux questionnements qui ont ensuite surgi sur les notions de « musiques du monde », de « musiques migrantes » ou plus récemment de « patrimoines de l'oralité », les divers membres du CMTRA se sont constamment posé ce genre de questions : comment définir ces catégories, quelles limites leur fixer ? Mais aussi : comment en parler face à ceux qui n'y croient plus ? Et puisque les pratiques musicales visées par les actions du CMTRA aussi bien que les catégories employées pour les désigner n'ont cessé de changer au cours de son histoire, y aurait-il quelque chose comme une démarche qui serait restée la même ? D'autre part, le questionnement qui a motivé cette étude visait aussi, plus particulièrement, le lien entre les actions mises en oeuvre par cette structure et les mondes de la recherche scientifique : quels rapports et différences entre les recherches menées au sein du CMTRA et les recherches dites « scientifiques » menées au sein d'universités ou d'autres lieux dévolus à la recherche ? Dans quelle mesure une démarche d'action culturelle telle que celle que met en oeuvre le CMTRA peut-elle intégrer les regards et questionnements de chercheurs en sciences humaines et sociales -et de quels chercheurs ? Quelle contribution peut-elle apporter à des débats menés au sein du monde scientifique -notamment sur des questions de société qui mobilisent aussi des chercheurs, parmi d'autres acteurs de la vie publique : la question du multiculturalisme, celle de la reconnaissance des cultures et langues régionales, celle de la place de la musique et des arts dans la société ? Pour répondre à cette double question, j'ai d'une part travaillé à comprendre sur le mode d'une observation participante comment les membres du CMTRA (ceux de l'équipe salariée mais aussi ceux du Conseil d'Administration, dont je fais partie depuis peu) conçoivent son champ d'action et ses missions, les savoirs auxquels ils se réfèrent et comment ils perçoivent l'évolution de ces objets et références dans le temps -soit l'identité du CMTRA dans sa dimension diachronique (Lenclud 2009). D'autre part et dans la mesure où toute identité se définit de manière relationnelle, il s'est aussi agi de replacer les actions du CMTRA dans un horizon institutionnel plus large afin de mieux appréhender son rôle actuel et ce que pourrait être sa contribution en tant que structure articulant une démarche de recherche et d'action culturelle. Enfin, dans la mesure où la compréhension anthropologique d'une institution ne passe pas seulement par l'analyse de ses discours mais aussi par une observation de ses activités au quotidien (Abélès 1996), mes réflexions s'appuient aussi sur ce que j'ai pu observer du CMTRA en y travaillant pendant ces quatre mois et en continuant depuis janvier 2015 à m'associer (cette fois-ci depuis la place d'un poste de chercheuse) à un projet autour des « Musiques migrantes de Saint-Etienne ». 2 Mes travaux de recherche ont notamment porté sur des festivals de musiques du monde, les réappropriations contemporaines de chansons traditionnelles allemandes et les savoirs prenant la musique pour objet (cf. bibliographie). Parallèlement, j'ai fondé avec d'autres chercheurs l'Institut de Recherches sur les Musiques du Monde, avec lequel nous menons des enquêtes collectives et des projets de recherche-action avec différentes institutions (Villes des Musiques du Monde, Philharmonie de Paris, le 104 etc. Cf. www.irmm.org). 5 Il est apparu au cours de cette mission : -que le dialogue entre le CMTRA et les mondes de la recherche scientifique n'est pas nouveau mais qu'il a pris par le passé des formes multiples et relativement discontinues, justifiant d'effectuer un retour sur ces collaborations passées afin de repérer les principaux points de passage, différences et réfléchir à ce qui pourrait constituer une thématique fédératrice. C'est l'objet de la première section de ce rapport, pour laquelle il m'a semblé important de combiner une perspective interne (celle de la directrice de la structure, Yaël Epstein) et une perspective plus distanciée (la mienne). que ce questionnement devait être élargi au-delà du CMTRA et au-delà de ses seuls liens avec la recherche scientifique, aux divers acteurs qui participent à l'édification de savoirs et patrimoines musicaux : musiciens et collecteurs, associations, lieux de concert et conservatoires, institutions patrimoniales, collectivités publiques dont nous avons réuni certaines figures lors d'une journée d'études sur « La fabrique des patrimoines musicaux ». La deuxième section de ce rapport revient sur les riches échanges de cette journée pour montrer, au-delà d'une différence binaire entre « la recherche » et « l'action culturelle », l'hétérogénéité de chacun de ces mondes et pour réfléchir au rôle que pourrait ici jouer le CMTRA en tant que point de rencontre entre des mondes de musique et des mondes de recherche pluriels. -partant de là, la dernière section de ce rapport développe des perspectives d'action et de réflexion autour de thématiques qui sont d'ores et déjà des axes centraux de l'action du CMTRA mais peuvent désormais nourrir une réflexion collective plus large associant chercheurs, artistes, membres d'associations et d'institutions de Rhône-Alpes et d'ailleurs : la question de la place et du rôle que peut jouer la musique dans une société multiculturelle, celle de la valorisation de cultures et patrimoines envisagés dans leurs aspects (musicaux, linguistiques) et dimensions (sociales, politiques, économiques) pluriels, celle de la mise en réseau et de l'accessibilité des archives sonores. 6 I. Le CMTRA et les mondes de la recherche scientifique : convergences, différences, enjeux du dialogue 3 Parmi les activités du CMTRA, il en est certaines que les membres de cette association ont convenu d'appeler des activités de « recherche » : qu'ils conçoivent en référence à certains champs de savoir institués mais dont ils reconnaissent aussi qu'elles sont distinctes des activités dites de « recherche scientifique » menées au sein d'universités ou de laboratoires CNRS. La nature de cette différence, cependant, fait de part et d'autre l'objet d'interprétations plurielles : selon les champs disciplinaires pris en compte (ethnomusicologie, ethnologie, sociologie) aussi bien que selon les manières de concevoir le lien entre science et action (« ethnomusicologie impliquée », « recherche-action », « recherche appliquée 4 » etc.). Plutôt que de figer par avance une frontière (bien réelle mais plutôt mouvante) entre « la recherche » et « l'action culturelle », nous partirons donc ici de l'analyse des pratiques du CMTRA en croisant deux perspectives. Un entretien avec la directrice de cette structure, Yaël Epstein, permettra d'abord de revenir sur les liens qui ont pu exister entre le CMTRA et différents acteurs de la recherche scientifique, sur les convergences et différences avec les travaux de collectage menés au sein du CMTRA. Les réflexions que je développerai dans un second temps consisteront à commenter certains aspects de cette articulation et à mieux faire apparaître la spécificité d'une démarche de connaissance telle qu'elle est mise en oeuvre au CMTRA : comment se fabriquent des recherches au CMTRA ? Sur la base de quelles théories (entendues au sens de corps de principes) ? À travers quelles opérations et supports ? Pour finir, il s'agira de tirer les enseignements de ce retour historique pour comprendre la situation actuelle du CMTRA : les ambiguïtés de son positionnement mais aussi les perspectives qu'elles permettent d'ouvrir et la dynamique de réflexion collective qu'elle pourrait susciter autour de la question de la musique comme enjeu interculturel.
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