Malaise dans la symbolisation Contextualité et lutte pour la dignité

Fred Poché
unpublished
Cette présente contribution se propose d'aborder la notion de dignité en questionnant la vie sociale actuelle. Dans une de ses pièces de théâtre intitulée Le Soleil des eaux, le poète René Char faisait dire à l'un de ses personnages: «La dignité d'un homme seul, ça ne s'aperçoit pas. La dignité de mille hommes, ça prend une allure de combat» 1. La formule est éloquente. Elle pourrait pourtant choquer nos contemporains. Car, si, en 1946, au sortir de la seconde Guerre Mondiale, la notion de
more » ... at» rimait avec «libération», elle revêt, aujourd'hui, une autre coloration. Notre époque marquée par une crainte des conflits, une exacerbation, médiatique et publique, de l'émotionnel, comprend les vocables renvoyant au «combat» comme autant de logiques belliqueuses, agressives, voire irrespectueuses. La chirurgie sociale a opéré dans la chair des mots. Le lifting sémantique remplace les vieilles peaux usées de l'«oppression» et de l'«exploitation» par un vocabulaire plus doux, plus affectif: la «souffrance sociale», le «mal-être» 2. Toutefois, cette dignité se voit souvent cruellement atteinte, bafouée ou sacrifiée sur l'hôtel des logiques financières. Certains philosophes insistent pourtant sur l'importance d'une «lutte pour la reconnaissance». En ce sens, pour reprendre les propos d'Axel Honneth, il convient de promouvoir l'amour, le droit et la solidarité. Ces trois notions permettent, en effet, de donner accès à la confiance en soi, au respect de soi et à l'estime de soi chemins d'un retour de la dignité. Cependant, comme je me suis efforcé de le montrer dans Une politique de la fragilité 3 , nous ne pouvons enfourcher la dynamique de la reconnaissance sans nous interroger sur ce qui se joue au niveau humain. Et cela pour au moins trois raisons. 1. Des groupes extrémistes, néo-nazis, peuvent très bien constituer des espaces de reconnaissance pour des personnes en grande fragilité sociale 4. La modalité du reconnaître devient alors, dans ce cas, une expérience qui tout en valorisant le membre du groupe, fait naître en lui une micro-solidarité 1 R. Char, Le soleil des eaux, 1946, OEuvres complètes, La Pléïade, Paris, Gallimard, 1983, p. 1040. 2 F. Poché, Organiser la résistance sociale, Lyon, Chronique sociale, 2005. 3 F. Poché, Une politique de la fragilité. Dignité, éthique et luttes sociales, Paris, Cerf, 2004. 4 Sans aller jusqu'à cette extrémité, on peut souligner que des formes de reconnaissance existent dans le monde de la petite délinquance, comme dans l'exemple qui suit: «Je me souviens à quel point j'étais heureux quand j'étais un voleur. J'avais plein de fric et surtout j'étais reconnu et valorisé dans la cité. Enfin, j'étais quelqu'un. Même la prison, je la vivais bien, pour moi c'était assimilable à un accident de travail». Propos cité par Charles Rojzman (avec Sophie Pilods) dans Savoir virre ensemble. Agir autrement contre le racisme et la violence, Paris, Syros, 1998, p. 52.
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