L'aporie de Protagoras sur les dieux

Michele Corradi
2018 Philosophie Antique  
Le célèbre incipit du Peri theon (80 B 4 DK = 31 D 10 Laks-Most), dans lequel Protagoras affirmait être dans l'incapacité de savoir si les dieux existent ou non, joue sans aucun doute un rôle important dans l'histoire de l'athéisme ancien dans la mesure où il permet, comme le souligne David Sedley, de reconstruire un contexte culturel dans lequel la négation de l'existence des dieux était considérée comme une thèse philosophique digne d'être discutée. La présente contribution portera sur les
more » ... portera sur les principaux problèmes exégétiques relatifs au fragment protagoréen. Dans un premier moment, nous nous occuperons de la question de la constitution du texte. Nous considérerons ensuite l'historicité de la tradition biographique concernant la persécution judiciaire du sophiste, qui est évoquée par la plupart des sources citant le fragment. Finalement, nous essayerons d'étudier le fragment de Protagoras dans le cadre de la tradition philosophique et littéraire qui le précède et de l'analyser à la lumière de la réflexion philosophique du sophiste lui-même, afin de mieux comprendre le point de vue sur les dieux et la religion que Protagoras exprimait dans son écrit. Summary. The famous incipit of Protagoras' Peri theon (80 B 4 DK = 31 D 10 Laks-Most), where the sophist affirms that he is unable to know if the gods exist or not, plays undoubtedly an important part in the history of ancient atheism. Indeed, as D. Sedley points out, it suggests a cultural context in which atheism was an established position, available to endorse or reject. The present paper will deal with the main problems concerning Protagoras' fragment and its tradition. First, we will consider some questions related to the constitutio textus and we will then go on to analyze the biographical 1* Je tiens à remercier tout particulièrement Rossella Saetta Cottone qui m'a invité à présenter une première version de ce travail lors de la séance du 18 mars 2017 du séminaire « Présocratiques » organisé au Centre Léon Robin. Mes remerciements vont aussi à Mathilde Brémond, Jean-Baptiste Gourinat, Emmanuelle Jouët-Pastré, Gérard Journée, Silvio Marino, Jean-Claude Picot et Alonso Tordesillas pour les remarques, les observations et les suggestions très stimulantes qu'ils m'ont proposées à cette occasion. Philosophie antique, n°18 (2018), 71-103 Pour qui désire reconstruire l'histoire de l'athéisme ancien 1 , il est presque impossible de négliger le rôle que joue le célèbre fragment constituant l'incipit du Peri theon (80 B 4 DK = 31 D 10 Laks-Most 2016a et b 2 ), dans lequel Protagoras affirmait de manière probablement assez scandaleuse pour son époque qu'il était incapable de savoir si les dieux existent ou s'ils n'existent pas 3 . Si la position de Protagoras apparaît, aux yeux des modernes, comme relevant de l'agnosticisme plutôt que de l'athéisme, plusieurs témoignages anciens inscrivent en revanche le nom du sophiste dans des listes de philosophes athées 4 . Certes, le terme grec atheos présente une gamme de sens beaucoup plus ample que le français « athée » 5 . Toutefois, au moins une source ancienne, l'épicurien Diogène d'OEnoanda (fr. 16, col. II 1-III 14 Smith = 80 A 23 DK = 31 R 24 LM), cherche à démontrer, en proposant une interpré-
doi:10.4000/philosant.1016 fatcat:yse7lcbd7jfhlovubf2l5tryzi