Éthique, finances et anthropologie

Henri-Jérôme Gagey
2012 Transversalités  
L'épicurisme est une doctrine hellénistique : elle traverse la période historique qui suit la mort d'Alexandre et qui se prolonge jusqu'à la mort de Cléopâtre, et la fin de la conquête romaine du Bassin Méditerranéen. Cette période se caractérise notamment par une évolution très profonde du modèle politique de la Cité et par une diffusion extraordinaire de la langue et de la culture grecque dans l'ensemble du monde connu. L'épicurisme s'enracine donc dans un contexte culturel, politique et
more » ... , politique et sociologique assez particulier. Il s'agit d'une doctrine à la fois bien et mal connue. Tout le monde en a entendu parler, tout le monde a des notions vagues sur la personne d'Épicure et sur ses thèses principales mais, d'une part, la complexité et le détail de ses thèses sont mal maîtrisés, d'autre part le contexte qui leur donne sens est rarement appréhendé -du fait d'une interprétation volontiers anhistorique des doctrines philosophiques, qui les désincarne et laisse imaginer qu'elles ne subissent pas, du haut du ciel des Idées, d'inflexions ou de modifications notables en fonction de la situation dans laquelle se trouvent ceux qui les énoncent. L'objet de cette conférence est donc, à partir des principes éthiques de l'épicurisme et de la définition du plaisir comme souverain bien -qui font partie du « bien connu » -de reconstruire et de présenter le « mal connu » : à savoir, les conséquences anthropologiques et politiques de cette éthique. Ceci nous donnera l'occasion de nous intéresser à des thèses variées, d'aborder l'épicurisme antique selon des axes ni strictement philosophiques ni strictement philologiques, et de donner un aperçu de l'immense variété littéraire du corpus épicurien, composé de textes en grec ou en latin, d'époques variées, dans des genres variés. 1. Principes fondamentaux de l'éthique épicurienne. L'éthique d'Épicure tient en une phrase : le plaisir est le souverain bien, ou τέλος. Cette assertion mérite déjà un nombre appréciable d'éclaircissements. Le τέλος est en effet l'objet des plus virulents débats dans la pensée hellénistique. On l'identifie à la « fin », à ce qui doit être recherché et préféré à tout le reste en vue de la vie heureuse 1 . Cette notion remonte en réalité à Aristote, et plus exactement à la première page de l'Éthique à Nicomaque 2 : y at-il une fin supérieure à toutes les autres fins, telle qu'elle puisse se suffire à elle-même et valoir en soi, sans être le moyen ou le passage vers une autre fin qui lui soit supérieure ? Cette recherche de la « fin » est celle d'un commencement de nature éthique, d'un principe premier, d'un premier moteur de toute action comme il existe un premier moteur métaphysique. Dans la mesure où le contenu objectif de ce principe est bien difficile à déterminer et semble de plus varier en fonction de chaque individu, la sagesse consiste sans doute à lui donner un contenu purement formel -en l'occurrence, en l'articulant à la notion de bonheur, εὐδαιμονία : le τέλος éthique est ce qui mène à l'εὐδαιμονία. Cette articulation ne va pas de soi ; Aristote est assez peu dogmatique sur la question. S'il soutient bien qu'il est nécessaire de chercher à ordonner ses actions en fonction d'une fin jugée préférable à toutes les autres fins, il ne détermine pas, d'une part si cette fin est bien l'εὐδαιμονία (le bonheur n'est pas nécessairement le seul sens de la vie), d'autre part de quelle manière il convient de s'y prendre pour atteindre l'εὐδαιμονία. C'est ce pas que vont franchir certaines doctrines hellénistiques comme l'épicurisme ou le stoïcisme.
doi:10.3917/trans.124.0043 fatcat:y36bcaatn5fatkrxkugf7joqoi