L'historiographie du mouvement ouvrier suisse

Hans Ulrich Jost
1996 Labour (Halifax)  
EN 1848, après une guerre civile qui aboutit à la victoire du mouvement libéralradical, le pays est organisé sous la forme d'un État national modeme accordant à tous les Suisses de sexe masculin le suffrage universel. Les trois décennies qui suivent offrent à l'industrie (déjà fortement développée mais encore disséminée dans la campagne et souvent organisée sur la base du travail à domicile) les conditions propices à un «take-off» économique rapide, projetant la Suisse au rang des nations les
more » ... g des nations les plus industrialisées -telle la Belgique par exemple. En 1918, soixante-dix ans après cet essor extraordinaire, a lieu la première et unique grève générale que le pays ait connue. Sans résultats positifs pour le mouvement ouvrier, cette grève, repoussée par un engagement massif de l'armée (de milice!), prend fin après trois jours seulement 1 Ces deux événements, à savoir la victoire de la bourgeoisie libérale au milieu du 19e siècle et la défaite de la classe ouvrière au début du 20e siècle, posent les principaux jalons pour caractériser les traits significatifs de l'historiographie helvétique. Celle-ci comporte en effet deux étapes, qui, chacune à sa manière, marginalisent le rôle du mouvement ouvrier. L'explication de ces rapports de force 'Pour l'histoire générale de cette période, voir Nouvelle histoire de la Suisse et des Suisses, VoL 3 (Lausanne 1983). Hans Ulrich Jost, «L'historiographie du mouvement ouvrier suisse.» Labour/Le Travail, 37 (Printemps 1996), pp. 275-82. 276 LABOUR/LE TRAVAIL spécifiques qui conditionnent l'historiographie est aisément décelable dans le type d'évolution que connaît la bourgeoisie suisse elle-même. 2 Premièrement, la bourgeoisie et les classes moyennes de 1848, largement portées par une croissance industrielle encourageante, construisent un système politique libéral ouvert, accordant même aux ouvriers -du moins en principel'accès aux affaires publiques. Certes, une classe dominante et certaines élites bourgeoises prennent résolument en main la vie politique, bien encadrées par un groupe de contrôle efficace issu des milieux économiques. Mais dans l'idéologie du courant politique dirigeant (les radicaux), la société de classes n'existe pas. Les forces bourgeoises interprètent leur propre avènement comme celui du peuple entier une image qui semble confirmée par le fait que la Suisse se trouve parmi les rares pays ayant introduit le suffrage universel, voie la démocratie semi-directe Oc référendum populaire) au 19e siècle déjà. Pourtant -et c'est le deuxième point dont il faut tenir compte -l'évolution économique, de plus en plus ordonnée par un capitalisme dynamique, engendre en Suisse comme ailleurs les clivages sociaux propres à la société industrielle. La grève générale de 1918, provoquée en premier lieu par une dégradation dramatique des conditions de vie des couches populaires, perturbe brutalement le concept historique bourgeois, imposant par les faits la notion de lutte des classes. Pour autant, la notion bourgeoise d'unité nationale n'est pas démantelée, car le conflit est expliqué prioritairement comme le résultat d'une agitation «étrangère» suivie par quelques ouvriers suisses acquis au «bolchevisme», une mystification accréditée par la présence de Lénine en Suisse. La réaction bourgeoise est massive et sans ambiguïté: le mouvement ouvrier socialiste est confronté à un «bloc bourgeois» hautement idéologisé, avec pour conséquence que son histoire sera dénigrée ou marginalisée. Il faudra attendre les changements socio-culturels des années 1960 pour que l'histoire de la classe ouvrière et du socialisme helvétiques trouve une plus juste place dans la mémoire collective. Afin de situer et de mieux comprendre cette histoire du mouvement ouvrier dans son contexte général, force est d'énumérer rapidement quelques-uns des aspects les plus importants de l'évolution économique et sociale. L'économie helvétique de la fin du 19e siècle, fortement reliée à celles de l'Empire allemand et de la France, affiche un PIB par habitant élevé, proche de celui de la Grande Bretagne. Le taux d'activité est passé de 45 pour cent en 1888 à 48 pour cent en 1910; le secteur primaire (agriculture) occupe 28 pour cent, le secondaire 47 pour cent et le tertiaire 25 pour cent de la population active. 4 La Albert Tanner, Arbeitsame Patrioten -wohlanstandige Damen. BUrgertum und BUrgerlichkeit in der Schweiz
doi:10.2307/25144046 fatcat:44lryisnnbbvnpmjdalacatqhi