La Baleine Blanche a mauvais genre

Isabelle Génin
2008 Palimpsestes  
Référence électronique Isabelle Génin, « La Baleine Blanche a mauvais genre », Palimpsestes [En ligne], 21 | 2008, mis en ligne le 01 octobre 2010, consulté le 30 septembre 2016. URL : http://palimpsestes.revues.org/70 ; DOI : 10.4000/palimpsestes.70 Ce document a été généré automatiquement le 30 septembre 2016. Tous droits réservés La Baleine Blanche a mauvais genre Isabelle Génin 1 Plus encore que la retraduction tant attendue de Moby-Dick par Philippe Jaworski pour la Pléiade, à l'automne
more » ... ade, à l'automne 2006, c'est la réception de l'ouvrage dans la presse qui a été le point de départ de cet article. 2 La sortie du roman en français a fait l'objet d'une couverture médiatique importante, ce qui n'était pas surprenant, compte tenu de trois critères : l'importance du roman considéré comme une oeuvre majeure de la littérature américaine, le statut de la maison d'édition, La Pléiade, et la réputation du traducteur, Philippe Jaworski, universitaire, spécialiste de littérature américaine et auteur de Melville, le désert et l'empire 1 . Cette traduction fait partie d'un vaste projet mis en chantier depuis plus de dix ans et coordonné par P. Jaworski, la retraduction de l'intégralité de l'oeuvre de Melville en quatre tomes dont trois sont déjà parus : OEuvres I : Taïpi , Omou, Mardi ; OEuvres II : Redburn, Vareuse-Blanche ; OEuvres III : Moby-Dick, Pierre ou les Ambiguïtés. 3 Le contenu de certains articles de presse est, lui, plus étonnant, puisque ces derniers insistent sur les changements opérés dans cette nouvelle traduction : changement de genre, voire de sexe et d'espèce de Moby Dick 2 , qui passe d'une elle à un il et d'une baleine à un cachalot, transgression ou recatégorisation générique, sexuelle ou biologique. 4 Tout semble partir de l'article publié dans Livres Hebdo (15 septembre 2006, n° 657) au titre accrocheur, voire racoleur, Moby-Dick change de sexe 5 évidemment en gros caractères, relayé par Le Figaro (20 septembre 2006) qui annonce Moby Dick : la baleine était un cachalot 6 et un article de Pierre Assouline dans Le Monde 2 (30 septembre 2006), également disponible sur le site « La République des livres » 3 Du sexe de Moby Dick 7 dont voici un extrait : Imagine-t-on le désarroi d'un grand lecteur de Cervantès à qui l'on révélerait que Don Quichotte, chevalier à la triste figure, était en réalité une sorte de chevalier La Baleine Blanche a mauvais genre Palimpsestes, 21 | 2010 1 d'Éon ? Ou celui d'un fou de Don Juan apprenant qu'il s'agissait en vérité d'un castrat ? Celui encore d'un hugolâtre convaincu sur le tard que Jean Valjean n'était qu'un travelo brésilien ? Et celui d'un proustien compulsif à l'instant de découvrir qu'Albertine disparue n'était autre qu'Albert, le chauffeur de l'écrivain ? [...] Or on y découvre d'emblée en écarquillant les yeux que l'animal poursuivi sans relâche par le capitaine Achab, l'unijambiste monomaniaque que son inhumaine détermination pousse à toutes les extrémités afin d'exécuter l'immuable décret, cet animal n'était pas une baleine (a whale) mais un cachalot (a sperm whale). Ça change tout. Les deux sont des mammifères marins, mais encore ? Dans le premier cas, il s'agit d'un cétacé de très grande taille dont la bouche est garnie de lames cornées, dans le second d'un cétacé à tête cylindrique pourvu de dents. Soit dira-t-on... Et pourtant, ce passage du féminin au masculin est en train d'en bouleverser plus d'un par tout ce qu'il charrie. 8 Malgré les remarques de Philippe Jaworski, cité dans ces mêmes articles, « Il faut s'y résoudre : il a non seulement toujours été de genre masculin mais toujours été cachalot. » (Livres Hebdo), « Pour Melville, sa bête relève de trois genres tout au long du texte : elle est successivement masculin, féminin et neutre -même si les he sont les plus nombreux. Alors non, je ne vois pas de changement de sexe » (Le Monde 2), l'identité de Moby Dick, identité sexuelle (mâle/femelle) et biologique (cachalot/baleine) est présentée comme une découverte de cette nouvelle traduction, qui viendrait en quelque sorte dévoiler le travestissement opéré par les versions antérieures. L'amalgame entre variations de genre (terme employé par le traducteur) et changement de sexe (terme qu'on trouve sous la plume de ces journalistes) est intéressant mais sans fondement linguistique. Le mot baleine, de genre grammatical féminin, fait place à cachalot, de genre grammatical masculin. Si on peut se poser la question d'un éventuel changement biologique (les traducteurs précédents se seraient-ils trompés sur l'espèce à laquelle appartient Moby Dick ?), on ne peut conclure à une modification d'identité sexuelle pour autant. En effet, toutes les baleines ne sont pas femelles et tous les cachalots ne sont pas mâles. Mais peutêtre le sexe est-il plus vendeur que le genre grammatical... ? De plus, dans la vision imaginaire, genre et sexe ne sont-ils pas liés ? Moby Dick, passant d'une baleine à un cachalot, « change de sexe et retrouve ses dents », comme le suggère cette jolie remarque sur le site « Étonnants Voyageurs » qui mêle intimement dents et attributs virils : Dans la nouvelle traduction du chef-d'oeuvre d'Herman Melville publiée jeudi par La Pléiade, le monstre blanc, jusqu'ici connu en tant que baleine, change de sexe et retrouve ses dents pour devenir un cachalot 4 . 9 L'écueil est évité dans les autres articles qui laissent largement la parole au traducteur. Par exemple, dans Libération (28 septembre 2006), « La baleine est sortie », les deux phrases concernant la traduction sont un collage de citations : La nouvelle traduction de Philippe Jaworski veut redonner « sa totalité et sa complexité » à Moby Dick, ne sacrifiant pas « la trame documentaire » à « la chasse furieuse d'Achab » et le définissant comme « le plus grand roman comique américain de XIX e siècle ». C'est un plaisir de le relire ainsi. 10 Dans le dossier que Le Magazine littéraire consacre à Melville (n° 456, septembre 2006), Philippe Jaworski reprend les remarques qu'il a publiées dans sa « Note sur la traduction » (La Pléiade : 1161-1171). 11 En revanche, Transfuge (n° 13, nov-déc 2006) qui parle de l'écriture de Melville, ne commente pas la retraduction. Un passage en français est cité sans que soit indiqué de quelle traduction il est extrait, laissant penser que textes français et texte anglais ne font qu'un. La Baleine Blanche a mauvais genre Palimpsestes, 21 | 2010
doi:10.4000/palimpsestes.70 fatcat:kmjmftazorcljal3mpvr5vdhou