La représentation théâtrale et l'expérience

Pierre Lauret
2008 Cahiers philosophiques  
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more » ... accord préalable et écrit de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage dans une base de données est également interdit. Contre la critique platonicienne, Aristote a confié au théâtre la charge d'une opération mimétique associant à la valeur épistémique de la fable la fonction politique d'une catharsis collective des passions, produite par la représentation théâtrale. Qu'en est-il de ces thèses aujourd'hui, où aller au théâtre n'est plus un rite politique ? En quoi l'art du théâtre peut-il contribuer à l'expérience des spectateurs, comme connaissance du monde et comme formation subjective? En dépit des critiques de Deleuze et de Foucault, on réhabilitera la notion de représentation dans son rapport à l'expérience. On soutiendra la valeur esthétique et politique de la narrativité théâtrale, non pour récuser les gestes de subversion du sens des années 70, mais pour en reprendre l'intention critique par d'autres voies. « Qui a en soi-même assez de tragédie et de comédie préfère rester loin du théâtre. » Nietzsche 1 gavé et flatté ; communauté complice des pécheurs ; public passif séparé de N°1 1 3 / A V R I L 2 0 0 8 D O S S I E R Ⅵ 1. F. Nietzsche, Le Gai Savoir, livre II, § 86, « Du théâtre ». © Réseau Canopé | Téléchargé le 21/12/2020 sur www.cairn.info (IP: 207.241.231.83) © Réseau Canopé | Téléchargé le 21/12/2020 sur www.cairn.info (IP: 207.241.231.83) Philosophiques 10 N°1 1 3 / A V R I L 2 0 0 8 D O S S I E R la scène et de lui-même. Nous ne prenons plus au sérieux ces accusations, et il est moins nécessaire de défendre le théâtre contre elles que de chercher des excuses à la philosophie pour les avoir instruites. Elles avaient pourtant le mérite de prendre le théâtre au sérieux et de susciter des justifications philosophiques de sa valeur, la plus importante étant la Poétique d'Aristote. Elles ont alimenté une réflexion au sein même du théâtre, sur ses enjeux esthétiques (quelle représentation ?) et politiques (pour quelle communauté ?). Ces dernières années, des livres importants de Cavell et Deleuze ont constitué le cinéma en objet d'investigation philosophique privilégié, alors que la réflexion philosophique sur le théâtre s'est montrée plus languissante. Cela témoigne peut-être de la place réduite du théâtre dans l'espace public. La référence rebattue à Athènes et à la place du théâtre dans la « cité » alimente un discours trop évidemment défensif, qui risque surtout de confirmer le « caractère passé de l'art » théâtral. Athènes n'est pas un modèle pour penser le théâtre aujourd'hui, car les représentations théâtrales n'y constituaient pas une activité culturelle privée, mais un rite politique, auquel les spectateurs participaient en tant que citoyens, comme l'atteste la présence des membres de la boulè des 500 aux premiers rangs. La représentation était un rite, sous son aspect de pratique prescrite, à la périodicité fixée, et dont l'exécution était censée produire des effets sur la vie et la bonne santé de la polis. Cependant, le théâtre à Athènes n'était pas un pur rituel. Il conjuguait la puissance propre du rite et celle de la représentation dramatique. Selon Jack Goody, la différence entre drame et rite vient du caractère essentiellement performatif de ce dernier 2 . Le rituel ne représente pas le rapport au réel : il l'institue ou il le conjure. Le drame est mimétique, et c'est pourquoi il permet de problématiser la réalité qu'il représente. C'est peut-être sous ce dernier aspect qu'on peut lui attribuer encore aujourd'hui, même si son écho s'est affaibli, une fonction politique et sociale déjà présente à Athènes : celle d'offrir à la communauté dont il émane une représentation critique d'elle-même -selon l'analyse de l'épopée et de la tragédie par James Redfield 3 . Dans la lecture de Redfield, l'Iliade exprime à la fois les valeurs héroïques fondatrices de la Grèce archaïque, et les contradictions dont elles sont porteuses. Elle donne ainsi une représentation tragique de la culture héroïque, problématisée dans le geste même qui l'affirme et la transmet. Incontestablement, cette analyse éclaire aussi le rapport entre la tragédie et la Grèce classique. Je vais essayer de montrer pourquoi le théâtre a vocation à assumer cette fonction de représentation critique. Ⅵ 2. Voir J. Goody, La Peur des représentations, Paris, La Découverte, 2003, chap. 4, « Théâtre, rites et représentations de l'autre », et les p. 281 sq. Ⅵ 3. Voir J. Redfield, La Tragédie d'Hector, trad. A. Lévi, Paris, Flammarion, 1984, notamment le chap. II, « La tragédie ». Ⅵ 4. Il est délicat de tenir un discours sur le théâtre, art qui connaît des formes très diverses, et dont la définition constitue en elle-même un champ polémique. C'est pourquoi nous renonçons à toute visée eidétique, au profit d'une réflexion esthétique et politique sur ce que le théâtre peut être et faire, à la lumière d'expériences théâtrales contemporaines.
doi:10.3917/caph.113.0009 fatcat:tdizdckkdreitnjmq4nbx2zezu