La ville en quartiers : découpages de la ville en histoire urbaine

Pierre-Yves Saunier
1994 Genèses  
Il y a une quinzaine d'années, Maurice GARDEN traçait les grandes lignes d'un projet de recherche historique sur le quartier ( 1 ) . Les développements ultérieurs ne semblent pas avoir été à la hauteur d'objectifs ambitieux qui faisaient de l'approche micro-urbaine dans le cadre du quartier "la seule manière d'essayer de percevoir la continuité de la ville comme forme de vie originale et permanente" ( 2 ) . En effet, l'historien français semble aujourd'hui se poser sur le quartier les mêmes
more » ... rtier les mêmes questions qu'il y a quinze ans. Les grandes synthèses d'histoire urbaine en ont d'ailleurs en leur temps témoigné. Les 71 entrées que présente le mot "quartier" dans l'index du tome 4 de l'Histoire de la France urbaine ne renvoient pas à des pages où le thème du quartier est problématisé, mais à des descriptions de certains "types". On y rencontre la Croix-Rousse de Lyon, Belleville, le quartier breton du XIII° arrondissement de Paris, le quartier Saint Sauveur de Lille, aussi bien que les "quartiers" des opérations immobilières ou ceux des grandes divisions sociales des villes ("quartiers" populaires, "quartiers" bourgeois). L'impression qui se dégage de la lecture de ces pages est que le quartier y est un mot, et non pas un concept. Des images, des noms, des lieux, c'est là le quartier que nous offre cet ouvrage de référence. Ce n'est pas rien, mais ce n'est pas assez non plus pour savoir si le quartier est "bon à penser" pour l'historien, sous cette forme qui tient plus aux héritages de l'histoire ouvrière et sociale qu'à une véritable réflexion sur les phénomènes urbains. L'impasse méthodologique dans laquelle me semble être tombé le thème du quartier n'est nulle part plus manifeste que dans l'approche proprement spatiale du quartier. Les hésitations des thèses d'histoire urbaine lorsqu'il s'agit de délimiter le "quartier" qu'elles étudient 1 "La vie de quartier", Bulletin du centre d'histoire économique et sociale de la région lyonnaise, 1977, n°3. 2 Maurice GARDEN, "Le quartier nouvel objet de l'histoire?", Economie et humanisme, n° 261, sept-oct. 1981, p.59. Pour une plus longue discussion sur les avatars de la problématique du "quartier", voir les actes à paraître du colloque "Le quartier urbain en Europe XVI°-XX° siècles, réalités et représentations", Ecole Française de Rome. page9 en compte de la totalité de la ville est une opération consciente, qui exprime un jugement sur la partie oubliée ou laissée indéterminée. Lorsque les guides laissent de côté les quartiers de Vaise ou de La Guillotière, sans les délimiter ni les situer (dans les cartes ou dans le texte), c'est qu'ils en déconseillent en fait la visite aux étrangers, pour cause d'altérité sociale ou culturelle. Et si Eugène de LAMERLIERE en 1833 réduit sa présentation de Lyon à "Bellecour, Saint Clair et les Terreaux", c'est parce qu'il fait de ces groupes socio-spatiaux les clés de la structure sociale de la ville ( 22 ) . Si on veut suivre la variété des découpages de la ville, encore faut-il aussi les prendre pour ce qu'ils sont, c'est à dire de véritables représentations sociales, des constructions de la réalité, et non de simples "comptes-rendus" de l'organisation spatiale de Lyon. Ces premiers jalons posés, on peut aller plus loin dans cette dimension "moyenne" des découpages où, a priori, on pense devoir rencontrer les "vrais quartiers" de Lyon. Si l'on s'attache à suivre les entités spatiales qui sont reconnues comme telles, plusieurs bémols apparaissent immédiatement. C'est tout d'abord la très fréquente coïncidence de ces quartiers reconnus que sont la Croix-Rousse, La Guillotière, les Brotteaux ou le "Vieux Lyon" avec les entités administratives. Cette fréquente adéquation résulte autant des efforts institutionnels pour donner des contenus précis aux circonscriptions qu'aux appuis que fournissent les circonscriptions à tous ceux qui tentent de définir les "quartiers" de Lyon. Cela est particulièrement net dans le cas des guides touristiques qui s'appuient sur les cantons puis sur les arrondissements pour présenter Lyon à leurs lecteurs. L'usage de ces références administratives supplée au flou de délimitation qu'on peut constater y compris pour les plus "structurés" des quartiers de Lyon ( 23 ) . Il est vrai que trouver des marches là où l'on espérait des frontières n'est pas forcément rédhibitoire. Mais cela doit être inquiétant si ces marches sont considérées comme un quartier, comme dans le cas des pentes de la Croix-Rousse. Cependant, les incertitudes ne s'arrêtent pas à cette "géométrie variable" du quartier. Pénétrer dans les perceptions et les utilisations de l'espace des quartiers "mythiques" de Lyon, c'est aussi se confronter à leur éclatement en de multiples sous-espaces. A lire les souvenirs d'enfance d'auteurs lyonnais nés sur les pentes de la Croix-Rousse entre 1870 et 1895, on prend la mesure du savant découpage qui établit les territoires de chaque bande de gamins, organisés par rues ou par places, étagés en lanières le long des rudes côtes qui mènent à la Croix-Rousse avec le Jardin des Plantes à mi côte comme terrain neutre ou plus souvent comme champ de bataille. La lecture des souvenirs, et pas seulement de ceux qui se réfèrent aux jeux de l'enfance, éclatent pareillement les "quartiers" en de multiples sous-espaces, rues, morceaux de rues, décrits comme les terrains de la vie quotidienne. Les 22 Lyon vu de Fourvières, Lyon, Boitel, 1833. 23 dans son article déjà cité sur les barrières de Turin, D.JALLA montre ces mêmes fluctuations pour le quartier si "typé" de la barrière de Nice. page10 nombreuses descriptions de Lyon proposent elles aussi des sous-divisions liées aux spécialisations professionnelles, au relief, voir aux conditions climatiques (pour les topographies médicales) ou aux opinions politiques. Cet éclatement n'est donc pas le simple fait d'une diversité inhérente aux perceptions individuelles. Certains découpages collectifs, utilisés dans des circonstances habituellement prises à témoin pour montrer la cohérence du "quartier", achèvent la peinture de cette complexité. L'espace des comités des fêtes du 14 juillet, dont les délimitations sont publiées chaque année dans Le Progrès, fait ainsi éclater les quartiers en de multiples regroupements autour de rues, de portions de rues, voir de maisons ( 24 ) . Ces petits quartiers affirmés pour la fête traduisent
doi:10.3406/genes.1994.1234 fatcat:m4a3t7yzhrbataabe7nn76aqmy