Entretien avec Marc Petit, sculpteur

2014 L en-je lacanien  
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more » ... uf accord préalable et écrit de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage dans une base de données est également interdit. Powered by TCPDF (www.tcpdf.org) Nous avons rencontré pour L'en-je lacanien le sculpteur Marc Petit, à qui a été consacrée une importante rétrospective à l'été 2011 à l'abbaye d'Aube rive (Haute-Marne), suivie d'une autre, au Clos des Cimaises (près de Surgères), en 2013. Ces événements ont été précédés de la création, en octobre 2008, d'un musée consacré à son oeuvre, le musée Marc Petit, au Lazaret Ollandini à Ajaccio. C'est à 14 ans, à Cahors, qu'il a réalisé ses premières sculptures, soutenu et orienté par deux sculpteurs qui ont suivi son travail : René Fournier lui a appris les bases du modelage et Jean Lorquin, premier grand prix de Rome, lui a apporté sa vision, ses connaissances mais aussi une profonde réflexion sur la sculpture. Lauréat de la Fondation de France en 1989, il a aussi été lauréat de la fondation Charles Oulmont en 1993. Ses oeuvres sont exposées dans de nombreuses galeries en France et à l'étranger. La galerie Le clos d'Épicure à Cahors vient d'exposer une part importante de son travail, dont on verra qu'il résonne avec ce propos de Lacan : « Le corps ça devrait vous épater plus. » Originaire du Lot, il a installé son atelier près de Limoges, et c'est chez lui auprès de ses sculptures qu'il nous a reçue, avec Cathy, son épouse. Entretien avec Marc Petit, sculpteur Donner du corps au vide * Anne-Marie Combres : Tout d'abord, merci de nous consacrer ce temps. Je vais commencer par une question simple : qu'est-ce que la sculpture pour vous ? Marc Petit : Un volume dans l'espace qui apporte... qui apporte un peu de sens, qui m'apporte des réponses, même si je sais qu'en définitive ce ne sont que des questions que ça amène. Mais c'est en se les posant qu'on peut, de fait, espérer trouver du sens et peut-être arriver à quelques résultats. Mais je ne suis pas sûr, je doute toujours. Si j'avais la réponse je m'arrêterais de sculpter. Quel intérêt une fois qu'on sait ? Pour continuer il faut penser qu'il y a encore quelque chose à trouver. Et j'y passerai ma vie car je sais aussi que plus je gratte plus il faudra gratter... La sculpture est sans fond. A.-M. Combres : Vous partez donc de ce que vous ne savez pas ? M. Petit : Je ne suis pas conceptuel ; je ne conçois pas mes sculptures dans la tête pour les réaliser ensuite, il n'y aurait plus de surprise, plus d'intérêt pour moi ; je les ferais faire à d'autres, j'indiquerais leurs plans et leurs cotes. Ce qui m'intéresse quand je commence une sculpture, c'est que je ne sais pas quel visage elle aura. Je débute avec une vague idée, mais il peut arriver qu'en posant une boule de plâtre, de terre ou de cire, il se passe quelque chose que je n'avais pas envisagé. C'est là que la sculpture devient passionnante : garder ou pas ce qui vient d'apparaître ? Et à quoi cela servirait-il de l'enlever ou de le laisser ? C'est ce qui est intéressant, ce quelque chose qui s'offre et qui nous oblige à choisir, qui nous confronte à plusieurs chemins possibles... Voir qu'en déplaçant le petit doigt on peut modifier le regard est une expérience fascinante. Il est extraordinaire de se rendre compte qu'ils sont en lien direct et que le bouger change la lecture de l'ensemble. Sculpter, c'est arriver à trouver un équilibre entre le fond et la forme, c'est la condition sine qua non pour que l'objet soit achevé. A.-M. Combres : C'est là que vous vous arrêtez, quand vous ne trouvez plus rien à redire ? M. Petit : Quand je n'ai plus rien à ajouter, quand je n'ai plus rien à gagner. C'est là qu'il faut passer à autre chose, ou détruire et faire avec ce qu'il reste de matériaux une autre sculpture. Ce qui reviendrait, si l'on détruisait sa première et si l'on est vraiment pessimiste, à n'en produire peut-être qu'une seule dans toute sa vie. A.-M. Combres : Passer à autre chose, ce n'est pas faire dans la répétition, ou plutôt dans la reproduction, parce que la répétition, c'est autre chose, c'est de là que peut venir du nouveau. M. Petit : Je profite tous les jours de l'expérience de la veille. J'ai grandi, vieilli, appris. Une sculpture gagne sa vie quand elle permet d'en faire une autre. J'ai même écrit : « La seule qui me désole par anticipation sera la dernière que je ferai, la seule vraiment inachevée. » A.-M. Combres : Vous avez commencé à sculpter à l'âge de 14 ans, mais qu'est-ce qui était là avant ? M. Petit : Quand j'étais enfant, mon père m'avait parlé de deux métiers qu'il affectionnait : architecte et sculpteur. Mais pour lui, sculpter, c'était tailler des rosaces pour les cathédrales. Ce n'était pas Rodin, Germaine Richier ou moi aujourd'hui. Ma mère, qui était couturière, m'a sûrement, sans le savoir, influencé. Elle faisait parfois tourner des clientes, quand elle les connaissait bien, devant moi et me permettait de mettre les épingles aux ourlets des robes qu'elles essayaient. Cela a eu un double avantage : j'ai appris à voir dans l'espace et j'ai appris... ça m'a fait voir plein de jeunes femmes en sous-vêtements, et pour un petit garçon... Ma maîtresse d'école était une de ses clientes. J'étais donc sans doute un de ses rares élèves à la voir tourner devant moi dévêtue ! J'étais petit mais je me rappelle avoir placé les épingles sur ses jupes. Ça a participé et ça participe encore, je pense, à ma sculpture. Je suis persuadé que ça a forgé des choses fortes. Je me revois aussi devant Le centaure du parc Olivier-de-Magny à Cahors, où ma mère nous amenait mes soeurs et moi. Est-ce à la même époque que mon père m'a dit : « Il y a deux métiers, sculpteur et architecte » ? Je ne me souviens pas. En tout cas, je me rappelle que je me suis retrouvé très impressionné devant cette statue. Je devais avoir 7 ou 8 ans et ce fut mon premier choc devant une sculpture. 174 --L'en-je lacanien n° 23 A.-M. Combres : Ce sont donc des impressions fortes de l'enfance... M. Petit : Il est grand, Le centaure, et petit garçon, il me paraissait immense. Je me sentais minuscule devant ce géant, et en le regardant je m'interrogeais : comment est-ce possible ? A.-M. Combres : À quel moment précisément avez-vous décidé de devenir sculpteur ? M. Petit : À 14 ans, le jour où j'ai taillé mon premier caillou avec un tournevis. Et ce même jour je me suis dit : Michel-Ange, Rodin, Marc Petit ! Ça met à l'abri de la grosse tête pour un moment ! (Rires.) Quand j'avais 12 ou 13 ans, je m'essayais comme beaucoup d'adolescents à la poésie, je rêvais de devenir écrivain, mais j'ai très vite compris que c'était une ambition impossible à atteindre. C'est pour moi la croix et la bannière d'écrire, même quand il s'agit d'un courrier banal... A.-M. Combres : Dans ce que vous écrivez ou dans ce que j'ai entendu, vous parlez d'une grammaire, et d'une écriture aussi à propos de la sculpture. M. Petit : Comme la littérature, la sculpture a ses lois. Sauf que les règles de la littérature, tout le monde les connaît puisqu'on les apprend à l'école : sa grammaire, son orthographe, ses temps qui s'accordent... Mais ce n'est pas parce qu'il existe une orthographe qu'il faut toujours la respecter à la lettre. Il faut la connaître parfaitement dans un premier temps pour pouvoir s'en libérer ensuite. Pour les sculpteurs, c'est l'anatomie qu'il faut savoir, pour pouvoir l'oublier, c'est notre syntaxe à nous. On voit très vite ceux qui l'ont étudiée et les autres. Si j'accroche une omoplate ou une clavicule à un endroit qui n'est pas naturel, ce n'est pas parce que je ne sais pas où elle se met, c'est que j'ai décidé de la placer différemment. C'est un choix, pas une erreur. On peut, en modifiant une grammaire, en inventer une nouvelle, mais il aura fallu faire l'effort d'apprendre la première. Tout ne nous est pas donné comme une langue maternelle. A.-M. Combres : Comment avez-vous appris tout cela ? © ERES | Téléchargé le 21/12/2020 sur www.cairn.info (IP: 207.241.231.83) © ERES | Téléchargé le 21/12/2020 sur www.cairn.info (IP: 207.241.231.83) Entretien avec Marc Petit --175 M. Petit : Seul, on n'en a jamais parlé avec Fournier ou Lorquin. Enfin, si, ils m'ont dit : « Il faut que tu connaisses l'anatomie. Il faut que tu dessines l'ossature, les muscles... » J'ai acheté des livres et j'ai appris ce qui devrait me servir. Je n'ai pas étudié comment est fait le coeur, je n'en ai pas l'utilité. Par contre je connais très bien le squelette et la myologie. Mais ce n'est pas seulement leur forme qu'il faut savoir, c'est aussi leur fonction : tel muscle sert à telle action, tel os s'imbrique à tel autre pour telle raison... Les muscles marquent des plans de lumière. Ils balisent l'architecture de la sculpture. Il y en a quelques-uns comme le « couturier » ou le « sterno-cléido-mastoïdien », qui va derrière l'oreille, que j'aime particulièrement. La saillie des os apporte les accents et participe aux changements de direction. A.-M. Combres : Qu'est-ce que Lorquin vous a transmis ? M. Petit : La rigueur. L'interdiction de chercher à tromper en enjolivant, l'importance de trouver ma vérité, et surtout de ne pas tricher avec moimême. Et par-dessus tout, le respect de la sculpture : « Phidias, Michel-Ange, Rodin y ont voué leur vie, et tu les portes. C'est grâce à eux que tu es ce que tu es. Personne ne t'oblige à faire ce métier, mais si tu choisis la sculpture tu dois respecter son histoire. » A.-M. Combres : Qu'est-ce que ce serait, se tromper, ou tromper ? M. Petit : Ce serait accepter et capituler devant une mauvaise pièce par découragement, désinvolture ou flemme, et essayer de camoufler ses faiblesses ou ses lacunes, en les maquillant. Fournier m'a dit un jour : « Je crois que tu es très habile, mais ce n'est pas forcément une qualité. » À l'époque, je n'avais pas bien compris sa remarque. Aujourd'hui, je sais que l'habileté peut amener à des facilités, et tout ce qui est facile est suspect. C'est entre autres pour cette raison que j'ai beaucoup détruit. Dans mes périodes que je dis de « trou », il m'est arrivé de passer des journées entières à modeler très vite de petits trucs que je ne gardais pas. C'est difficile de trier, de faire la part des choses. C'est grâce à l'expérience qu'on arrive à s'arrêter quand il faut, au bon moment, ou à accepter aussi qu'on puisse très vite atteindre un résultat. Ne pas avoir assez transpiré sur une sculpture fut pour moi difficile à admettre ; Lorquin m'avait appris que « la sculpture demande du travail, du temps, de la réflexion ». Lorsque 1. Marcelle Delpastre est une paysanne et poète en français et langue occitane . Le monument se trouve à Aixe-sur-Vienne. Entretien avec Marc Petit --183 M. Petit : Les vides sont venus sans que j'en aie conscience en 1988, l'année de son décès. Portrait de Cathy, Cheval bleu, Cheval vert... Mais ces sculptures peuvent être rapprochées des premières petites pierres que je taillais à 14 ans qui étaient évidées. Alors peut-être que le lien que je fais entre le vide et la mort de ma grand-mère n'est qu'une fausse explication... A.-M. Combres : Elle est peut-être venue le révéler. M. Petit : En tout cas, avant 1988, je n'avais jamais travaillé mes pièces figuratives de cette manière. Les pierres de ma jeunesse étaient abstraites. C'est un peu comme si j'avais souhaité donner du corps au vide. A.-M. Combres : C'est une belle formulation ! M. Petit : Une autre étape dans l'évolution de mon travail fut la naissance de mes enfants : c'est grâce à l'arrivée de Yuri que j'ai réalisé Le parc, et si je n'avais pas vu Isy sur son tricycle, avec son air espiègle, je n'aurais jamais fait Le tricycle. J'emmagasine des images et un jour parfois cela se retrouve sous mes yeux en terre ou en cire. A.-M. Combres : Vous vous enrichissez de tout. M. Petit : Je l'espère. Tout est bon, il faut tout prendre. La beauté peut être partout si l'on accepte d'aller la chercher. A.-M. Combres : C'est ce que donne, une fois passée la première impression de sombre, votre sculpture : il y a quelque chose de la beauté -qui n'est pas du joli. M. Petit : Il existe une grande différence entre le joli et le beau. Si j'exagère un peu, je dirais qu'ils sont aux antipodes. A.-M. Combres : à propos de ce que vous disiez sur la destruction et de ce qui s'est passé quand vous avez ramassé le petit bout de bois dans votre atelier, s'agit-il d'un savoir-faire avec le reste, le rebut ? M. Petit : C'est accepter l'intuition et accompagner le hasard. Prendre comme cela vient et essayer d'en tirer parti en organisant. A.-M. Combres : Quand vous avez dit « ça marche », qu'est-ce qui marche ? Entretien avec Marc Petit --187 A.-M. Combres : On ne peut pas interpréter l'oeuvre en fonction de l'histoire, de ceci, de cela, même si ça joue... M. Petit : Schiele est un jeune homme qui se pose des questions sur la sexualité et il nous montre des peintures très sexuelles. Mais ce n'est pas ce qui fait leur qualité, la beauté d'une oeuvre ne peut être que plastique, peu importe son sujet. Si vous calez ma bio sur mon oeuvre, je suis persuadé que la superposition sera révélatrice. Mais j'espère que ma sculpture ne dévoilera pas tout. A.-M. Combres : Et l'intérêt n'est pas là. L'intérêt, c'est aussi ce que ça vient susciter comme rencontre avec le spectateur. M. Petit : Quand je vais à l'atelier, je ne pense pas au spectateur, mais quand le travail est fini et que je décide de le montrer je préfère qu'on l'aime. Même si, au fond, ce n'est pas vraiment ce qui compte. A.-M. Combres : Ce n'est pas ce qui fait que vous continuez ou que vous vous arrêtez... M. Petit : Pendant quinze ans je n'ai pas vendu une sculpture ; c'était une période où les gens n'y avaient pas accès ou ne l'aimaient pas. J'étais le seul avec Cathy peut-être et quelques autres à y croire, ça ne m'a pas empêché de continuer. La première fois que j'ai proposé mon travail à des galeristes parisiens, je devais avoir 25 ans, leur réponse fut dans le meilleur des cas : « C'est très bien ce que vous faites, mais c'est invendable, c'est beaucoup trop dur. » Ils m'encourageaient tous à changer, à faire autre chose, parce qu'il leur paraissait impossible que je me nourrisse avec. A.-M. Combres : Mais votre question n'était pas là. M. Petit : Ma question était de faire de la sculpture, comme aujourd'hui d'ailleurs. Je ne pouvais pas fondre mes sculptures ni les exposer facilement, alors, pour la plupart, je les gardais en plâtre à l'atelier. A.-M. Combres : Quelle est la première que vous avez fondue ? M. Petit : Ce sont deux petits torses de 1986. J'étais fier comme Artaban quand je les ai vus ! L'un debout sur une jambe, et l'autre que j'appelle Certaines absences sont plus dans l'ordre des choses ; ma grand-mère est morte à un âge avancé, mais le cancer de ma mère me reste en travers de la gorge... Son absence intolérable est de plus amplifiée de regrets coupables. Quand mes parents se sont séparés je l'ai influencée à ne pas refaire sa vie : « Moi, je n'ai qu'un papa. » A.-M. Combres : Vous vous êtes senti responsable. M. Petit : Mes parents avaient 35 ans quand ils se sont séparés. Pour un enfant, 35 ans, c'est très vieux. À 7, je ne savais pas encore qu'à tous âges les envies restent toujours vivantes. Son absence est un vide teinté de remords. A.-M. Combres : Elle a vu une bonne partie de votre travail tout de même, comment le regardait-elle ? M. Petit : Elle était fière et m'a toujours soutenu. Sa confiance était inébranlable. C'est vrai que j'étais le seul homme du foyer, et même enfant, je crois que ça a joué. Très jeune, je partais souvent les week-ends pour participer à des compétitions d'aviron. Ma mère savait que je rentrerais dans la nuit mais ne connaissait pas l'heure. Par contre, quand je lui en donnais une, je ne la faisais jamais attendre. J'ai toujours fait en sorte qu'elle ne s'inquiète pas. À 11 ans, je suis allé voir un concert de Loïc d'Argy et Morice Benin. Elle m'avait demandé d'être revenu à minuit. J'ai dû quitter la soirée avant la fin du spectacle et en rentrant je l'ai réveillée et lui ai dit que je ne lui donnerais jamais plus d'heure précise. Quand je lui ai annoncé après ma seconde que j'arrêtais le lycée, elle m'a dit : « Qu'est-ce que tu vas faire ? -Je veux devenir sculpteur ! -Comment vas-tu t'y prendre ? -Je vais faire un stage de tailleur de pierres, pour tailler une tête, il faut savoir se servir des outils. »
doi:10.3917/enje.023.0169 fatcat:k44rg2h3pfb5lps4c3xijkmpb4