Analyse du discours, années zéro: quelques réflexions rétrospectives

Jean-Jacques Courtine
unpublished
Je voudrais tout d'abord remercier ici même l'équipe éditoriale de Policromias d'avoir souhaité republier le texte qu'on va lire. Il n'y a rien en effet de plus encoura-geant, lorsqu'on s'efforce de donner du sens à ce que l'on écrit, que de voir, plus de trente ans après la publication d'un article, le besoin se faire encore sentir d'interroger ce qui s'était trouvé à l'origine de sa conception. Et je le dis d'autant plus volontiers que dans l'université telle que nous la connaissons
more » ... nnaissons aujourd'hui, inscrite dans un marché globalisé de l'enseignement supérieur et de la recherche structuré et dominé par les impératifs néo-libéraux, règne un culte de l'impact. Sous un tel régime on attend des publications-rebaptisées « research outputs » ou bien encore « deliverables », comme si elles sortaient d'une chaîne d'assemblage industrielle-une production et une circulation accélérée, un effet à court terme, une obsolescence quasi-immédiate et un recyclage permanent. Il est donc réconfortant de voir, dès son premier numéro, une revue dont l'objectif est de donner du sens à l'usage des discours adopter une position généalogique : considérer que le régime des discursivités contemporaines ne saurait être compris sans un retour vers un moment historique antérieur de leur production aussi bien que de leur théorisation. C'est tout simplement suivre la leçon de Foucault, particulièrement claire à cet égard : pas de discours sans archéologie. Si je me réjouis donc de la republication de ce texte, il m'a cependant paru absolument nécessaire de le recontextualiser, et ceci pour deux types de raisons. Les premières tiennent aux transformations historiques de la conjoncture idéologique où ce texte a vu le jour, et au bouleversement radical de la structuration du champ politique qui est depuis lors intervenu, aussi bien en France qu'à l'échelle globale, puisque ces deux dimensions me paraissent désormais inséparables. Ces mutations ont été d'une ampleur telle que la situation historique d'alors-celle de la France de la fin des années 1970 et du début des années 1980-peut paraître aujourd'hui in-compréhensible, et certains des travaux théoriques qui furent alors publiés tout sim-plement illisibles. Je songeais, en écrivant ces lignes, à ces déchirures du temps histo-rique par lesquelles, en quelques décennies, le monde semble soudain devenu autre, à la manière de ce qu'avait ressenti Stephan Zweig lorsqu'il évoquait, dans Le monde d'hier, le tournant du siècle à Vienne tel qu'il pouvait être perçu trente ou quarante ans plus tard. La France des années 70, un autre monde ?...
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