L'enjeu écologique

Fabrice Flipo
2006 Revue du MAUSS  
Lecture critique de Bruno Latour Par Fabrice Flipo La crise écologique agite de plus en plus la société. Entre réchauffement climatique, EPR et prix du pétrole, les Modernes ne savent plus très bien pourquoi leurs recettes habituelles ne fonctionnent plus. Eux qui avaient fait de la « maîtrise de la nature » leur but suprême, voilà au contraire que celle-ci leur échappe, et c'est le monde qui semble peu à peu se désagréger sous leurs pieds. Depuis trois ou quatre décennies, les Modernes
more » ... t à penser ce qui leur arrive. La tâche est immense. Et elle est aussi urgente. Les deux oeuvres majeures 1 de Bruno Latour font des propositions intéressantes. Elles ont été saluées par la critique et sont abondamment citées dans la littérature. Elles ont toutefois l'inconvénient d'être quelque peu obscures, ce qui laisse un grand nombre d'acteurs et de chercheurs un peu dépourvu. Cette relative obscurité est peut-être aussi leur force, car, à l'instar du concept de « développement durable », elles autorisent un large spectre d'interprétation qui joue sans doute un rôle de ferment dans les débats. Mais elles présentent aussi de vraies faiblesses, dont les conséquences sur la compréhension des enjeux sont loin d'être anodines. Cet article a l'ambition d'essayer d'éclaircir quelque peu l'origine du sentiment de flou et de perte de repères qui s'empare d'un grand nombre de lecteurs et de lectrices lorsqu'ils abordent ces deux oeuvres. Il entend aussi pointer du doigt ce qui nous semble être de vraies faiblesses dans l'analyse proposée. I. Les confusions La lecture attentive des deux oeuvres clé de Bruno Latour révèle trois sources majeures de confusion : les figures de rhétorique et le goût de l'auteur pour la formule choc, provocante, tout d'abord, ensuite l'abus des « traductions », autrement dit de l'importation brutale et sans acclimatation de concepts exotiques dans des écosystèmes sémantiques qui ne sont pas les leurs, ce qui rejaillit sur le fond du texte et, enfin, débouche sur une instabilité des définitions. Bruno Latour aime les jeux de mots provocants. Citons ainsi son mot fameux selon lequel " dieu merci la nature va mourir " 2 . Comment doit-on comprendre une telle formule quand on sait que pour la majorité des Français « nature » signifie quelque chose de positif, les océans etc. bref la vie 3 ? Le moins que l'on puisse dire est que la formule peut prêter à confusion, et l'on voit mal comment l'auteur pourrait l'ignorer. De plus l'auteur aime à poser comme observateur largement au-dessus de la mêlée, dans la position dite du « point de vue de Sirius » 4 . Nous serions tous et toutes dans un état infantile et Bruno Latour viendrait nous en tirer, un peu comme Platon voyait les essences hors de la caverne ou Hegel décrivait l'aventure de l'esprit dans l'ordre de l'écoulement temporel : " quand 1 B. Latour, Politiques de la nature, Paris, la Découverte, 1999, désigné par « PN » en abrégé, et B. Latour, Nous n'avons jamais été modernes, Paris, La Découverte, 1991, désigné par « NJM ».
doi:10.3917/rdm.027.0481 fatcat:5eei24cyhraxpmyotithjm455a