Introduction [chapter]

Philippe Sansonetti, Gérard Orth
2020 La maîtrise des maladies infectieuses  
INTRODUCTION xxvii Le temps n'est pas éloigné où l'on pensait que les maladies infectieuses seraient maîtrisées grâce à la généralisation des mesures d'hygiène et à l'utilisation des antibiotiques et des vaccins. Les progrès scientifiques et technologiques laissaient même croire à une possible éradication, celle de la variole à la fin des années 1970 par la vaccination généralisée en ayant été le symbole. Cet espoir a malheureusement été déçu. On assiste à une résurgence des maladies
more » ... maladies infectieuses et des parasitoses et à l'émergence régulière de nouveaux agents infectieux (Geddes, 2005) . Les faits sont éloquents : permanence de l'endémie dans les pays en voie de développement et son corollaire, risque de pathologies d'importation dû à l'explosion des voyages intercontinentaux et à la globalisation du commerce, résistance des microbes aux antibiotiques, sida et hépatites B et C devenus endémiques, infections d'origine alimentaire, infections acquises en milieu hospitalier, menace de catastrophes économiques dues à la résurgence d'épizooties, risque croissant de transmission à l'homme de zoonoses, risque plausible du bioterrorisme, impact du réchauffement global de la planète sur les agents infectieux, leurs réservoirs et leurs vecteurs. Mieux vaut donc sonner l'alarme, reconnaître la part de responsabilité de l'homme dans cette situation et, surtout, se convaincre de ce qu'il y aura toujours des maladies infectieuses. Car les bactéries, virus, champignons et parasites sont ubiquitaires ; ils nous dépassent largement en nombre, en plasticité génomique et leur adaptation est rapide. De plus, nous connaissons encore mal leur « terrain », c'est-à-dire, nous et les animaux qui nous entourent, dont le patrimoine génétique détermine la sensibilité ou la résistance à ces agents. La notion d'émergence domine largement le concept de recrudescence des maladies infectieuses (Desenclos et De Valk, 2005) . L'émergence est a priori un événement imprévisible et nécessite un état de préparation permettant de le gérer collectivement. La recherche fondamentale est garante de l'acquisition d'un socle de connaissances dont la qualité et la diversité doit largement assurer cet état de préparation. Les maladies infectieuses offrent à la recherche fondamentale d'excellents paradigmes d'approches intégrées et transdisciplinaires pour l'étude de processus biologiques complexes. Seule la recherche fondamentale est capable de générer l'innovation dans les domaines de l'épidémiologie, du diagnostic, de la thérapeutique et de la vaccination. Au cours des dix dernières années ont été élaborés les outils diagnostiques qui ont pratiquement éliminé le risque de contamination transfusionnelle ; dans le sillage du sida et des hépatites, le champ de la recherche d'agents antiviraux s'est élargi ; de nouveaux vaccins efficaces contre les méningites, les infections respiratoires et entériques ont été développés. La génomique nous ouvre la voie de progrès soutenus dans ce domaine (Rappuoli, 2004) . C'est la recherche qui permettra de réduire la marge d'incertitude qui existe dans l'appréciation du risque infectieux et sur laquelle se fonde l'application du principe de précaution. Enfin, l'épidémiologie, objet d'un récent rapport RST (Académie des sciences, 2006-b), a fait des progrès majeurs en matière de procédures de veille, de recueil de données, de xxviii LA MAÎTRISE DES MALADIES INFECTIEUSES synthèse et de modélisation, d'alerte et, même, d'anticipation. Le contrôle du syndrome respiratoire aigü sévère (Sras), obtenu en cinq mois, constitue une victoire de la recherche et de la santé publique qui a sans doute sauvé la planète d'une catastrophe. Sachons donc tirer les leçons de nos échecs mais aussi de nos succès. 1 Les maladies infectieuses : une menace globale pour la santé publique Avec une mortalité de près de 15 millions chaque année, les maladies infectieuses et parasitaires sont responsables de 26,3 % des décès causés par l'ensemble des maladies et des traumas survenant sur la planète (OMS, 2002-a). Les principaux types d'infections responsables de décès sont les infections respiratoires aiguës (3,9 millions par an), le sida (2,9 millions par an), les maladies diarrhéiques (2 millions par an), la tuberculose (1,6 million par an) et le paludisme (1,1 million par an). La rougeole cause encore 745 000 décès en dépit de l'existence d'un vaccin efficace, bien toléré et abordable. Plus de 90 % des maladies infectieuses humaines surviennent dans les pays en voie de développement, particulièrement chez les enfants, dans les régions les plus déshéritées, où l'hygiène générale et individuelle est insuffisante et où les politiques de prévention sont inexistantes, inadaptées ou insuffisamment financées. Cependant, le développement industriel génère aussi dans nos sociétés de nouvelles conditions d'émergence infectieuse, comme les infections alimentaires par des agents prenant avantage de la chaîne du froid ou de l'industrialisation de la chaîne alimentaire, les infections nosocomiales survenant dans un environnement hospitalier de plus en plus complexe, alors que la multirésistance va croissant, les infections opportunistes chez les patients immuno-compromis et les infections des voyageurs, qu'illustrent les 7 000 cas annuels de paludisme observés en France. Bien que de moindre prévalence dans les pays industrialisés, les maladies infectieuses y sont encore responsables d'une mortalité non négligeable. En France par exemple, toutes causes confondues, 66 000 décès annuels peuvent être attribués à des maladies infectieuses, soit 12 % de la totalité des décès (Péquignot et al., 2002) . Sur cette toile de fond se superposent l'émergence et la réémergence. Il peut s'agir de maladies infectieuses classiques mais réapparaissant sous une forme différente ou gagnant des régions géographiques nouvelles, souvent plus sévères, du fait de la multirésistance de l'agent infectieux, comme dans le cas de la tuberculose. Il peut aussi s'agir de maladies réellement nouvelles, d'étiologie auparavant inconnue, qui explosent du fait de conditions socio-économiques, écologiques et climatiques changeantes. Une série d'exemples récents illustre le rôle que joue dans l'émergence la transmission d'infections animales à l'homme INTRODUCTION xxix suite au franchissement de la barrière d'espèces : grippe aviaire, Sras, nouveau variant de la maladie de Creutzfeld-Jacob, virus Nipah de la chauve-souris agent d'une pneumonie mortelle chez le porc et d'une encéphalite mortelle chez l'homme en Malaisie. S'y ajoutent des virus ayant émergé précédemment, le virus Ebola, le virus Marburg et le VIH. Quid par ailleurs du risque de transmission de micro-organismes latents, en particulier porcins, si les xénotransplantations devaient se développer ? La menace de l'émergence d'une épidémie planétaire est une réalité. Le XX e siècle a vu la grippe espagnole tuer plus de 30 millions d'individus en quelques mois de 1918 à 1919, causant d'avantage de pertes que le conflit mondial qui tout juste s'achevait. La pandémie de sida a causé plus de 20 millions de décès depuis 1980. N'oublions pas, enfin, qu'un pourcentage important de cancers (de 15 à 20 %) est causé par un agent infectieux, viral ou bactérien, représentant chaque année au moins 1,7 million de nouveaux cas et plus d'un million de décès. Les cancers du foie, du col utérin et de l'estomac pourraient être quasi éradiqués par la mise au point ou l'utilisation (lorsque disponibles) de vaccins, respectivement contre les virus des hépatites B (vaccin disponible) et C, certains papillomavirus (vaccin bientôt disponible) et Helicobacter pylori. Il est par ailleurs probable que des infections sont directement ou indirectement impliquées dans l'étiologie de maladies touchant une large fraction de la population du globe, telles que l'athérosclérose, le diabète, l'allergie. Décès et morbidité liés aux maladies infectieuses et parasitaires humaines ont un coût économique et social considérable et un effet sur la croissance qui peuvent être évalués globalement en incorporant les coûts directs imputables aux soins médicaux et les coûts indirects imputables à la réduction d'années d'espérance de vie et de productivité due à des morts prématurées ou à des complications chroniques. Ce poids porte essentiellement sur les populations les plus défavorisées de la planète. Grâce à l'index Daly (Disability adjusted life years) qui intègre le nombre annuel de vies perdues à cause d'une maladie donnée, multiplié par un coefficient de ressources par individu, on peut calculer les pertes économiques subies. Avec un Daly de 30 %, les maladies infectieuses représentent la fraction la plus élevée du poids socio-économique total des maladies, largement devant les maladies neuropsychiatriques (12,9 %), la traumatologie (12,2 %), la pathologie maternelle périnatale (11 %), les maladies cardio-vasculaires (9,9 %) et le cancer (5,1 %). Les simulations montrent, particulièrement dans le cas de la tuberculose, du sida et du paludisme, que la prévention et le contrôle des maladies infectieuses dans les régions endémiques est une approche socio-économiquement rentable. La maîtrise des maladies infectieuses est par ailleurs un élément d'accélération de la transition démographique. Nous devons enfin mentionner les coûts économiques exorbitants qu'ont fait peser récemment sur les économies européennes les abattages massifs de bétail xxx LA MAÎTRISE DES MALADIES INFECTIEUSES
doi:10.1051/978-2-7598-0154-1-005 fatcat:tfxfh4vp4zacfam3noq2kjttny