État, droit et légitimité

René Berthier
1997 L Homme et la société  
Paru dans l'Homme et la société, n° 123-124, 1997 « ... la bourgeoisie ne demande pas mieux que d'accorder au prolétariat toutes les libertés possibles, pourvu qu'il ne touche ni au droit sacré de la propriété individuellement héréditaire ni à la puissance de la centralisation politique de l'Etat unitaire, qui en est en même temps la légitimation, la réalisation juridique et la garantie nécessaire. » (Bakounine, OEuvres, Paris, Champ libre, tome II, « Article contre Mazzini », p. 88.)
more » ... , p. 88.) 'ANARCHISME EST RAREMENT PERÇU comme une théorie et une pratique tendant à créer un droit nouveau ; pourtant, cette aspiration se retrouve constamment, dans les textes des grands théoriciens, sous la plume des militants. Ce droit est tout d'abord celui de « se dresser contre l'oppression et l'exploitation » : « Le droit qu'a tout individu de se dresser contre l'oppression et l'exploitation est imprescriptible. Celui-là sera-t-il seul contre tous que son droit de revendication et de révolte resterait intangible 1 . » Dépassant le droit individuel à la révolte, la réflexion libertaire se situe dans le cadre d'une réalité sociale qui, selon les termes de Proudhon, donne à l'individu une morale « supérieure à son individualité » : la justice est « inerte dans une existence solitaire ». On pouvait attendre d'un homme qui affirme que « la propriété, c'est le vol » qu'il accorde au problème du droit une certaine place dans sa pensée. Plus généralement, on peut dire que toutes les luttes du mouvement ouvrier depuis ses débuts ont été fondées sur des réclamations de droit : un droit à créer. Les fondements de la réflexion sur le droit Les premiers textes de Marx traitent de questions de droit : les vols de bois, la liberté de la presse, le projet de loi sur le divorce, etc. On oublie que Marx n'avait pas un doctorat de philosophie mais de droit. On a pu attribuer à l'auteur du Capital l'idée que les concepts de droit ou de légitimité -1 Emile Pouget, Les Bases du syndicalisme, p. 18, 1910. L Droit et forces sociales Bakounine aborde la question du droit en examinant « la nature des forces sociales » en présence 6 , « l'ordre politique, civique et social ». Cet ordre est le fait de luttes, de conflits et de l'action réciproque des diverses forces qui, au-dedans et au dehors, agissent sur la société. Il en résulte qu'une transformation ne peut se faire que par une « modification profonde de l'équilibre entre les forces qui se manifestent ». Telle est, en résumé, la genèse du droit. La préoccupation de Bakounine est évidemment de déterminer les conditions de l'abolition du droit de la société d'exploitation. Il se préoccupe en particulier de comprendre comment, dans le passé, ont été modifiés les régimes établis, et comment ils peuvent être modifiés aujourd'hui. C'est pourquoi il convient d'examiner « de plus près la nature des forces sociales ». Il est significatif que Bakounine fasse un parallèle entre la nature du droit dans la société et la nature de la force collective en économie. Proudhon avait noté que le politique était l'aliénation de la force collective spécifique à la vie sociale, tandis que le capital était l'aliénation de la force collective du travail. Proudhon se défend d'ailleurs de toute accusation d'idéalisme dans sa démarche, en affirmant que « la justice ne crée pas les faits économiques, (...), elle ne les méconnaît point (...). Elle se borne à en constater la nature véritable et antinomique ( 7 ... ». De même qu'en économie la force conjuguée de nombreuses personnes dépasse de loin la simple addition de la force de chaque individu qui compose le groupe, le droit social ne se réduit pas à la simple addition des droits des individus qui composent la société. Les règles qui animent la société, qu'elles soient explicites -comme le droit -ou implicites -comme les coutumes -, sont le résultat d'une confrontation entre forces antagoniques parvenues à un équilibre l'action parlementaire » Editions du Monde Libertaire.) Bakounine attribuait à Marx des positions qui étaient en réalité celles de Lassalle. 5 Lettre à Joseph Bloch, 21 septembre 1890. 6 Bakounine, La Science et la question vitale de la révolution, OEuvres, Paris, Champ libre, tome VI. 7 Proudhon, De la Justice, 3 e étude, t. II, p. 149, éd. Rivière.
doi:10.3406/homso.1997.2877 fatcat:ra66axqc6nf7zepdzpl5t6xjxi