Les historiens français et «le populaire»

Dominique KALIFA
2005 Hermès  
Initiée principalement autour de la question du livre et de ses lectures, la rencontre entre les historiens et «le populaire» constitua un événement scientifique majeur et tumultueux, dont les conséquences épistémologiques pèsent encore lourdement sur les recherches contemporaines. En limitant ici le propos à l'historiographie de la France, où la notion de peuple se décline de façon spécifique, fort différente en tout cas des acceptions anglo-saxonnes, on voudrait montrer les trois temps de
more » ... trois temps de cette rencontre, qui firent successivement du «populaire» le lieu d'une espérance, puis celui d'une controverse, avant de se constituer peu à peu en no man's land et non-lieu de recherche. Le lieu d'une espérance Si les travaux d'Arnold Van Gennep, puis ceux d'historiens comme Marc Bloch ou Georges Lefebvre ont, au début du XX e siècle, enregistré les premières convergences, ce n'est vraiment qu'à compter des années 1960 que la «culture populaire» fut érigée, sans protocole méthodologique particulier, en objet et interrogation d'histoire. Le contexte y était particulièrement favorable: aux inquiétudes multiformes que suscitaient alors les modèles conquérants de la culture de masse répondait la forte espérance en un changement politique et social radical. L'heure était à l'étude des 54 HERMÈS 42, 2005 Les historiens français et «le populaire» dominés (marginaux, criminels, déviants et exclus de toutes sortes), dont les comportements étaient perçus comme autant de résistances, de dissidences ou de rapports de force dans le champ du pouvoir. Dans le sillage des premiers travaux de Michel Foucault (1961), on espérait ainsi suivre dans les marges ou les écarts de l'histoire les fils enchevêtrés des procès de normalisation et de contrôle social. Les territoires du populaire se paraient alors de toutes les vertus: les classes dominées y révélaient leurs désirs et leurs aspirations, les stratégies du pouvoir s'y déployaient à nu, l'espace de la bataille s'y offrait au regard. Sur fond de carnaval et de fête collective, le «populaire» donnait à la parole des pauvres, des femmes, des jeunes, des victimes, des vaincus, le moyen de venir buter contre l'emprise du pouvoir, de s'inscrire dans ses interstices, d'en gripper les rouages. Cet espoir fut d'autant plus fort qu'il s'articulait avec le projet, alors en plein essor, d'une histoire des mentalités, ou anthropologie historique, qui s'employait à saisir les attitudes, les valeurs ou les imaginaires du plus grand nombre. La publication en 1964 du livre de Robert Mandrou sur la Bibliothèque bleue et les «mentalités populaires» de l'époque moderne ouvrit donc un ample et très productif espace historique. Il fut rapidement suivi de nombreux travaux parallèles, consacrés aux contes et aux récits populaires (Soriano), aux almanachs (Bollème) , aux croyances, aux rituels, aux fêtes, aux révoltes, bref à l'ensemble des activités ordinaires où l'anthropologique pouvait croiser l'idéologique. L'affaissement des frontières, longtemps étanches, entre ethnologie et histoire, et l'invention de concepts comme celui de sociabilité permirent aux historiens d'intégrer à leurs questionnements toute une série de pratiques reléguées jusque là dans le domaine déprécié du folklore, et désormais revendiquées comme éléments de l'histoire (Agulhon, 1970). L'édition en sciences humaines, alors en pleine croissance, publiait sans états d'âme et n'hésitait pas à rééditer les classiques d'une culture retrouvée. Le renouveau du musée des Arts et Traditions populaires, qui s'installe en 1969 dans les bâtiments du bois de Boulogne, porte la trace de cette dynamique. Trois idées principales structuraient ces travaux. La première, inspirée pour partie des travaux de Bakthine (1965), signalait Tassez forte autonomie du corpus populaire, clairement distinct d'une production savante avec laquelle les ponts semblaient résolument coupés. Un «système» populaire en résultait, marqué par des traits rémanents, et le fort symbolisme des pratiques et des rites. D'où, deuxième idée générale traversant ces ouvrages, la possibilité d'identifier cette culture, d'en inventorier les formes et d'en saisir le sens à partir de la seule saisie descriptive des textes, des gestes ou des croyances donnés comme populaires. Robert Mandrou explique ainsi que l'étude des contenus des livres bleus et des récits de colportage donne accès aux mentalités et aux sensibilités populaires. Thèmes, motifs ou lacunes du répertoire renvoient aux structures mentales du peuple et permettent de reconstituer «un niveau culturel, ou encore un contenu de mentalité» (Mandrou, 1964, p. 30). La dernière grande idée concernait le destin historique de cette culture, sorte de socle ou de fonds marqué par l'inertie et par le conformisme, mais confronté à une volonté de répression, de disqualification ou d'érosion émanant des sphères de la culture savante, puis de la culture de masse. Dominée, malheureuse, la culture populaire était aussi condamnée à disparaître par dilution ou acculturation, d'où l'importance des travaux qui s'attachaient à en exhumer les traces.
doi:10.4267/2042/8982 fatcat:35kex5pxx5cq7mhxujth3gifbu