Une société mondiale?

François Fourquet
2002 Revue du MAUSS  
Dans la question posée par la Revue du MAUSS sur « l'autre mondialisation », l'adjectif économique est sous-entendu. Or la mondialisation « économique » est une vue de l'esprit. Il n'existe qu'un mouvement protéiforme et foisonnant de mondialisation des flux de toutes sortes qui sont autant de « faits sociaux totaux », pour parler comme Marcel Mauss, c'est-à-dire qui contiennent, chacun, tous les aspects ou institutions de la société, ou du moins un grand nombre : vie matérielle, monnaie,
more » ... lle, monnaie, économie, culture, religion, art, bref tout ce qui fait de cette société une civilisation. La question initiale devient alors : une autre mondialisation de la société est-elle possible? Mais quelle société? La société mondiale! Considérer la mondialisation comme un simple aspect de la formation d'une société mondiale n'est pas tautologique. C'est beaucoup plus que le rapprochement des économies nationales, ou l'intensification de leurs échanges; c'est un mouvement à l'oeuvre depuis des millénaires, qui a commencé bien avant que ne soient instituées les sociétés nationales, qui traverse et travaille celles-ci de l'intérieur, et qui continuera après leur dépérissement. Les nations sont des « quasi-sujets 1 » qui n'apparaissent comme des entités cohérentes que sur la scène internationale. En réalité elles sont rongées depuis leur naissance par des flux mondiaux que leurs États s'efforcent en vain de contrôler depuis le Moyen Âge, en même temps que le Saint Empire romain germanique se désagrégeait et que la papauté était priée sans ménagement de renoncer à sa prétention hégémonique. Pour avoir exposé maintes fois cette vision, je sais qu'elle ne convainc pas! On me dit que j'exagère, que la société mondiale n'est pas pour demain. On me tient pour idéaliste, ce qui me surprend toujours, tellement est pour moi évidente, au terme d'un long parcours de recherche, la prévalence active du 1. Un quasi-sujet est une institution, un groupe, une profession, une classe, une nation, bref un ensemble collectif auquel un chef, une équipe dirigeante prêtent leur pensée, leur parole et leur volonté, donnant ainsi l'illusion d'une subjectivité de l'ensemble. La subjectivité est d'un côté illusoire : une classe, une nation ne pensent pas et n'ont pas de volonté, on ne les rencontre pas dans la rue, ce sont des fictions pratico-inertes, comme dit Sartre; il n'existe physiquement que des individus. D'un autre côté, ces ensembles sociaux ont une consistance ontologique, ils sont réels en quelque manière, ils interviennent, agissent ou réagissent : ce sont des quasi-sujets. Le quasisujet peut être par exemple, une personne morale juridique, mais plus encore : il est vivant, il déploie des degrés variables de subjectivité, d'énergie, d'activité, d'influence et d'efficacité sociale. Alain Caillé [1993] a formalisé une intuition du même genre en 1990. La « quasi-subjectivation » nationale s'opère grâce à la cristallisation de millions d'identifications des citoyens à la nation, laquelle se donne à voir comme une personne fictive (« the community is a fictitious body », écrivait Bentham) sur la scène fantasmatique de l'histoire. 2. Le mot « capitalisme » est trompeur, même justifié pour des tas de bonnes raisons, même consacré par Braudel, un des mes maîtres [1979, t. II, p. 201 sq.]. Il donne à voir une entité dynamique et avide de profit, de conquête et de domination. Il reste marqué par sa naissance marxienne. On abstrait artificiellement de l'ensemble de la société une série d'institutions économiques, les grandes firmes et leurs dirigeants, qu'à la rigueur on pourrait appeler « capitalistes » par commodité de langage, on les agrège et on en fait un quasi-sujet tout-puissant susceptible d'agir bien ou mal, repoussoir commode de l'idéal communiste. Maintenant que celui-ci a implosé, on pourrait laisser ce diable social s'évanouir dans la nature. Mais non, on en a encore besoin : n'est-ce pas lui qui se dissimule derrière la mondialisation? Les « anti-mondialisation » se disent parfois « anticapitalistes »; le désastre de la société communiste n'a pas fait changer d'avis ceux qui ont besoin de contester et de détester un ennemi imaginaire. 3. Idée d'une société mondiale. La première version de cet article a été présentée en octobre 1998 devant un public d'économistes de l'université Paris-VIII à Saint-Denis, maintenant regroupés au sein du Laboratoire d'économie dionysien (LED). Elle s'appuyait sur une esquisse plus étoffée qui distinguait la « société politique mondiale » (celle des États) et la « société civile mondiale », apparue pour la première fois en
doi:10.3917/rdm.020.0222 fatcat:3ph7i7lsjrdhrhwxn2wtfnq2ly