À PROPOS DES INTRODUCTIONS D'ESPÈCES

Christian Lévêque, Jean-Claude Mounolou, Alain Pavé, Claudine Schmidt-Lainé
2010 Études rurales  
L'ÉCOLOGIE, EN TANT QUE SCIENCE, s'était fixé comme objectif de rechercher un ordre dans la nature. Ce qui suppose implicitement que la nature est ordonnée, tout au moins au sens où l'entendent les sciences physiques. Et si nous nous étions trompés de concept fondateur ? Le monde vivant n'est-il pas d'abord le domaine du hasard, du conjoncturel, de l'opportunité, de l'aléatoire ? Ce que Darwin nous invitait déjà à examiner au XIX e siècle, même s'il éprouvait quelque difficulté avec ce concept
more » ... t parlait plus fréquemment de « variations » que de « hasard », des effets plus que de la cause. Le rôle de ce hasard, caractéristique du fonctionnement du monde vivant à tous les niveaux de son organisation, des gènes aux écosystèmes, a probablement été marginalisé. Par nécessité ? Par idéologie ? Par incapacité intellectuelle à s'inscrire dans un monde en mouvement, non prédictible exactement ? 2 En battant en brèche le déterminisme qui rend plus aisée l'élaboration de prédictions et de programmes, le hasard gêne les institutionnels et les institutions. Il fait même peur alors qu'il ouvre, au contraire, des espaces de liberté et de créativité. Dans ce contexte, la question des espèces « invasives » qui se développent de manière inopinée sans que l'on puisse en cerner les causes bouscule nos représentations d'une nature ordonnée, ouvre le champ de l'incertitude, et dérange sans aucun doute. 3 Les scientifiques, à juste titre, dénoncent le créationnisme et le dessein intelligent. Ces idéologies ne sont, somme toute, que la persistance d'une idée bien ancrée dans les esprits aux XVII e et XVIII e siècles, selon laquelle la nature, créée par Dieu, est nécessairement harmonieuse et immuable (le fameux « balance of nature » des Anglo-Saxons). 4 Lorsqu'on s'interroge sur les fondements historiques de l'écologie scientifique, on découvre que certains concepts, sous des formes nuancées, sont toujours porteurs de cette idéologie. Bien sûr, la science est affaire de société. Les connaissances construites À PROPOS DES INTRODUCTIONS D'ESPÈCES Études rurales, 185 | 2010 NOTES Voir le site web de Noe Conservation : http://www. noeconservation.org/imgs/ bibliotheque_fichier/0705181 43852_campagne-biodiversit.pdf Voir Cette même cybernétique, inventée par N. Wiener [1948] et fondée sur les analogies entre organismes et machines, s'inspire largement de la physiologie et de la neurophysiologie. L'idée de la nature comme superorganisme n'est pas loin. Voir « Almost Half of Americans Believe God Created Humans 10 000 Years Ago ». RÉSUMÉS Résumé Nombre d'écologues tiennent le même discours alarmiste que les ONG de protection de la nature vis-à-vis des espèces introduites. Cet article rappelle que la science écologique, qui s'est développée autour des concepts d'« équilibre » et de « stabilité » des écosystèmes, a contribué à maintenir une vision statique de la nature. Elle reste encore imprégnée de cette idéologie d'essence créationniste, et n'a pas encore intégré le rôle du hasard et de la variabilité de l'environnement dans la mise en place des faunes et des flores. Abstract Many environmentalists are as alarmist as the NGOs that seek to protect nature from introduced species. Having developed around the concepts of the "equilibrium" and "stability" of ecosystems, the science of ecology has reinforced a static view of nature. Still imbued with a creationistic ideology, it has not yet taken into account the role of hazard and variability on the introduction of plant-and wildlife in an environment. INDEX
doi:10.4000/etudesrurales.9172 fatcat:hp77pppdfnglrkhzxgv6yz24oi