Identité et appartenance sociale

Christian Lazzeri
2013 Tracés  
Proposer comme titre de cet article «identité et appartenance sociale » c'est déjà suggérer, quelle que soit la thèse qu'on peut soutenir par ailleurs, qu'il existe au moins un rapport possible entre ces deux notions et que ce rapport vaut sans doute la peine d'être examiné. Il faut croire cependant que cette simple suggestion initiale est déjà trop lourde pour être acceptée puisque certains auteurs suggèrent que le fait d'oser simplement accoler ces notions témoigne d'une singulière confusion
more » ... ngulière confusion intellectuelle. Dans son livre L'incandescent Michel Serres s'insurge ainsi contre l'idée que l'identité, et en particulier l'identité individuelle, pourrait avoir quelque chose à voir avec l'appartenance naturelle ou sociale. Au plan formel, chacun sait qu'en mathématiques la proposition P identique à P s'écrit de la façon suivante : P ≡ P et que P appartient à X s'écrit ainsi : P € X. Manifestement, être identique à.. et appartenir à... constituent deux relations tout à fait distinctes qu'il est impossible de confondre. Verdict de Michel Serres: «la confusion entre appartenance et identité commence donc par une grave faute de raisonnement que sanctionnerait le maître d'une classe élémentaire» 1 . Cependant, au-delà de ce défaut élémentaire, accoler l'identité à l'appartenance c'est en outre confondre ce qui relève de l'ontologie (identité individuelle) et ce qui relève de l'anthropométrie (appartenance). C'est tout bonnement confondre l'être individuel avec les différentes classifications naturelles et sociales possibles qui procèdent d'un souci de catégorisation dont l'enjeu premier est toujours l'inclusion ou l'exclusion d'un individu selon le côté de la frontière où il se trouve. Une telle pratique, activement favorisée par tous les Etats, est une pratique dangereuse, selon Serres, qui consiste à réduire l'identité individuelle à l'une de ses composantes. Mais la réduction est évidemment un acte d'emprisonnement et donc un coup de force contre l'identité individuelle qui ne peut jamais être épuisée ou décrite même par le croisement de toutes les appartenances concevables dont elle constituerait le point de recoupement. Second verdict de Michel Serres: «la faute de logique devient un crime social et politique». Sans doute, Serres est-il fondé à contester ce type de relation entre identité individuelle et appartenance s'il s'est jamais trouvé quelqu'un qui soutienne que la subsomption de l'individu sous telle ou telle catégorie définit l'identité individuelle autrement que pour des raisons de contrôle social ou de stigmatisation. Mais il n'est pas sûr que ce soit le cas et, lorsque des philosophes ou des théoriciens des sciences sociales parlent d'appartenance ce n'est certainement pas dans le but de prétendre épuiser l'identité individuelle au moyen de classifications d'appartenance. Bien plutôt, il s'agit en général pour eux de se demander si la propriété par laquelle un individu appartient à une classe dont tous les membres la possèdent définit un rapport social particulier entre l'individu et le groupe considéré et de quelle nature est 1 M. Serres, L'incandescent, Le Pommier 2002, pp. 113-118.
doi:10.4000/traces.5705 fatcat:3ej5ze4rprdhlju4wxwtsbicuy