Densité dansée

Georges Didi-Huberman
2014 Po&sie  
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more » ... sauf accord préalable et écrit de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage dans une base de données est également interdit. Powered by TCPDF (www.tcpdf.org) © Belin | Téléchargé le 16/12/2020 sur www.cairn.info (IP: 207.241.231.83) © Belin | Téléchargé le 16/12/2020 sur www.cairn.info (IP: 207.241.231.83) 95 Paris, le 20 décembre 2013, Chère Maria Kourkouta, Cela fait plus d'un an que j'ai vu ton film Retour à la rue d'Éole pour la première fois 1 . Je l'ai revu souvent. Il garde bien son mystère. Je refais aujourd'hui -alors même que tu te trouves, ces jours-ci, près des tiens à Thessalonique -, retour à lui, retour vers lui, parce que, comme à chaque fois, je le sens faire retour vers moi. Pourquoi insiste-t-il en moi, telle une musique qui ne voudrait plus me lâcher ? Dès le début, il m'est venu à l'esprit que, dans ton film, ce retour à quelque chose -une rue populaire d'Athènes où tu as, peut-être, des souvenirs dont nous, spectateurs, n'aurons pas accès, mais qu'importe -indiquait le mouvement, très paradoxal, de sortir de quelque chose. Tu m'as appris, depuis, que le premier titre imaginé par toi pour ce Retour était justement Exode, comme si revenir à quelque chose, dans un film qui ne cesse pas de construire des paradoxes gestuels et temporels, pouvait engager l'acte même d'une sortie, d'une fuite, d'un exil ou d'une « échappée belle » comme la langue française le dit si bien. Comme si ce revenir t'aidait à comprendre ou, même, à construire une forme pour ton devenir dans la pratique du cinéma, voire dans la conduite de ta vie aux mouvements si tendus, si enracinés-déracinés. Sortir -mais sortir de quoi ? Sortir du temps, me suis-je dit spontanément. Sortir du temps ? Cela ne se peut pas, bien sûr. On ne « sort » pas du temps sauf, peut-être, à entrer dans la mort. Sortir du temps, c'est impossible. Je vais pourtant garder, au moins pour un moment, l'hypothèse de cet impossible : comme s'il donnait leur horizon -leur exigence -aux rimes des gestes humains autour desquels, littéralement, tournent tes images. On ne sort pas du temps, du moins peut-on essayer de sortir du « temps imparti », celui qui murmure contre notre tempe, affreusement : « Il te reste tant de temps, il ne te reste que tant de minutes, d'heures, de jours, de mois... » Sortir du temps imparti : échapper aux griffes ou aux grilles des emplois du temps obligatoires, c'est-àdire des contraintes sociales dont souffrent nos temps, nos âmes autant que nos corps 2 . C'est comme lorsqu'on dit, dans ce domaine industriel des images-télé auquel tu es, de
doi:10.3917/poesi.147.0095 fatcat:h7icehgchvc4hboak4syorm35u