Comptes rendus

2013 Revue de littérature comparée  
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more » ... t interdite sauf accord préalable et écrit de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage dans une base de données est également interdit. d'OEdipe. Pour une tragédie sans tragique, Paris, Les éditions de Minuit, coll. « Paradoxe », 2012, 206 pages. Habilement construit, ce vif traité, à la fois érudit et subjectif, entrelace, en quatre chapitres, le résumé d'OEdipe à Colone (-401) dernière tragédie de Sophocle, de la parodos à l'exodos, en six épisodes, et l'exposé de « quatre thèses successives -ou plutôt quatre énigmes » (p. 11) : « Le lieu », indispensable à la compréhension de toute tragédie, comme il l'est à celle du nô japonais ; « L'idée », titre a negativo, car, selon l'auteur, d'un corpus mutilé on ne peut extraire aucune idée d'un quelconque tragique ; « Le corps », qui expose une conception humorale et psychanalytique de la catharsis ; « Le dieu », qui recourt à l'analogie de la messe, actualisation et réitération de la Passion, pour éclairer l'efficacité religieuse de la tragédie. un épilogue, « De l'inexplicable », fonde et systématise ce parcours : la réception de la tragédie (et, en général, de ce que nous appelons aujourd'hui art ou littérature) passe par trois phases : d'abord elle « ne tire son sens que du monde » -du lieu, du moment (une seule représentation) et du milieu (la cité grecque) ; ensuite « elle devient monde elle-même et s'ouvre à toutes les interprétations » : entrée en art et en littérature à l'âge classique, elle se délocalise, s'intemporalise et s'universalise ; enfin « l'oeuvre s'anéantit derrière l'interprétation et le concept : perte du mystère et de l'inexplicable » (p. 163) ; à partir du xIx e siècle le discours théorique et la gnose philosophique submergent la tragédie (comme aujourd'hui installations et performances de l'art contemporain ne se conçoivent pas sans indigestes et abstruses notices). Pour éclairer l'esprit du livre, en atteindre l'intuition génératrice et l'« idée unique » (comme dirait Schopenhauer) que modulent de savants développements où revivent philologues et hellénistes d'autrefois, on parlerait volontiers de négativité et d'apophatisme : la tragédie est, comme le tombeau d'OEdipe (à Colone, à Athènes ou ailleurs), introuvable (p. 151), « toutes les clefs en ont été perdues à jamais » (p. 161) ; un gouffre aussi infranchissable que la césure entre Naturpoesie et Kunstpoesie chez les frères Grimm nous prive sans retour d'une authentique compréhension. Cette négativité première -nihilisme épistémologique -en entraîne une seconde (son corollaire), offensive et corrosive : le paradoxe (au sens propre, et c'est le titre de la collection), la volonté de décaper (de dégommer ou de dézinguer, écrirait-on vulgairement) toute la réflexion esthétique, éthique et philosophique sur le tragique, d'Aristote (obnubilé par OEdipe Roi) à René Girard et à son pharmarkon (p. 154), en passant par les Alexandrins et leur sélection orientée, déjà « classique » (p. 72 sqq.), les Romantiques allemands, les herméneutes historicistes des xIx e et xx e siècles (Hegel, Nietzsche...) adeptes d'un modèle organique (naissance, floraison, déclin et mort de la tragédie), les critiques et les essayistes qui transposent en Grèce une conception anachronique de la littérature et du théâtre. Est-ce à dire que le lecteur restera dans une muette stupeur au bord du tombeau ? Il échappe au contresens et à la trahison par les chemins obliques et hérétiques de nouveaux organons -le nô, la messe, la psychanalyse -autres formes de « théâtre » où s'exhibent les « pouvoirs perdus par les arts du langage » (p. 159). Ce détour par le lointain permet un regard neuf. La tragédie n'est pas ce qui finit mal (selon Aristote), car la majorité des tragédies, non conservée, se terminait de manière heureuse, ni le spectacle de l'homme accablé par le destin (selon Hegel) ; elle est mémorial, tombeau (au sens figuré du terme, cette fois), éloge, hymne, rite, évocation des dieux et des héros, action de grâces ; elle implique une puissante émotion religieuse (les fêtes de Dionysos) qui ravit les assistants (les fidèles). un historicisme discontinuiste s'oppose alors à l'historicisme continuiste et dialectique du xIx e siècle, et à la réaction antimoderne (Isaiah Berlin, Hannah Arendt, George Steiner...) qui se fonde sur la nature humaine, socle commun aux diverses époques, pour postuler une continuité culturelle. Au terme d'un processus de distanciation, défamiliarisation, délittérarisation -tabula rasa et approche « par le vide » (p. 10) -on se trouve presque devant l'indicible, l'étrangeté radicale, extatique (p. 134, 137), immanente et transcendante à la fois, impérieuse présence, comparution, et non action tragique (p. 81), qui exerce un effet direct sur le corps, le saisit, le soulage et l'équilibre (la catharsis se physiologise). De cela, la littérature nous éloigne pour toujours (p. 158-160). Le propos général du livre est ambitieux : « bouleverser [...] notre vision de la tragédie » et « notre conception même de la littérature » (4 e de couverture), rien moins... on apprécie, au fil de chapitres sinueux, fertiles en analogies qui surprennent, souvent humoristiques, la clarté d'une pensée rompue aux subtilités de l'exégèse philologique (cela tourne parfois à la doxographie ou au name-dropping, dans les notes : on pardonnera cela à l'historiographe du lettré). Toutefois les mouvements d'étrangement et de réappropriation -briser avec un héritage conceptuel devenu dogmatique pour épurer et aiguiser le regard esthétiquene sont-ils pas les pulsations constantes (diastoles et systoles) de l'histoire littéraire (la Grèce orgiaque, presque barbare, se découvre à la fin du xVIII e siècle, en opposition aux apprivoisements classiques) ? S'agissant de tragédie, on se souviendrait volontiers, avec Heidegger, que toute vérité -aletheia -n'est peutêtre que dé-couverte (rupture du convenu qui nous dérobe l'être), sortie de l'oubli, renouement avec l'effroi primitif du sacré. Le traité de William Marx s'inscrirait alors dans une longue série de redécouvertes, et dans une sorte de tradition de la transgression herméneutique, si on peut oser cet oxymore. Le sentiment du tragique est-il -à quel degré ? -une constante anthropologique (inhérent à la conscience, à la condition, au désir humains), ou une acquisition tardive ? Vaste problème, là aussi ; on l'évoque parce qu'il est sous-jacent à l'articulation conceptuelle tragédie/tragique, centrale dans l'ouvrage. qu'il y ait des tragédies non tragiques (comme des épopées plus ou moins épiques, de la poésie a-poétique ou des romans non romanesques) n'implique pas que la conscience du destin ne préexiste pas à sa conceptualisation tardive (seulement chez les Stoïciens, p. 79 ?) : la chouette hégélienne de Minerve prend son envol au crépuscule... que le concept de tragique, par son extension, sa compréhension (au sens logique de ces mots), voire ses contradictions, ne puisse définir un genre historiquement délimité, et qu'il dégénère en usages triviaux, c'est une évidence : le concept littéraire est flou, flottant, composite ; c'est un type idéal, un modèle qu'on amende et varie pour approcher l'esprit et l'essence d'une forme, au risque -dénoncé par l'auteur -de l'essentialisme. Le philosophe est lu comme l'auteur d'une poétique du sujet qui vise non pas la représentation claire, mais l'expression de soi comme autre. Dans l'éthique de Spinoza, ce sujet, qui est en même temps esprit pensant et corps désirant, s'exprime à plusieurs niveaux : dans les définitions, mais aussi dans les scolies. Par un effet de style, Spinoza écrit, dans les scolies du traité philosophique, ce sujet expressif défini sous le mode de l'étendue comme corps désirant et imaginant (olivier Abiteboul, « Spinoza, précurseur des déconstructions du sujet : du sujet absent à la poétique de l'expression »). Les écrivains étudiés ont pour trait commun de ne pas construire une image de soi au terme d'une prise de conscience, mais d'inventer, dans l'excès, une hétérodoxie par : -le je d'emprunt des sonnets de Shakespeare et Ronsard (Louis Picard, « Poétique du sujet : sonnet et persona lyrique »), -le jeu de miroirs infini pour Borgès (Borges) alias Pierre Ménard face à un idéal du moi (Ester Ripa, « Le sujet poétique de Borgès dans la Galerie des Glaces »), -la poétique deleuzienne de romans du xIx e siècle : décentrement permanent dans Les Misérables, multiplication des points de vue dans La Chartreuse de Parme, temporalité en devenir perpétuel dans le roman balzacien (Jacques-David Ebguy, « L'invention romanesque du sujet. D'un usage littéraire de Deleuze »),
doi:10.3917/rlc.345.0089 fatcat:z6xb4uwddnfj3ppamb7hbziozu