Le regard psychosocial - Entretien avec Birgitta Orfali Janvier 2005

Serge MOSCOVICI
2005 Hermès  
Birgitta Orfali -Que signifie le terme « communication » pour vous ? Quel est votre sentiment par rapport à cette notion ? Serge Moscovici -Cela renvoie aux interactions qui sont universelles mais là, c'est une platitude. C'est dans notre culture et cela a pris une importance inédite auparavant, peut-être du fait d'un caractère très polyvalent, pas visible, pas inscrit dans les traditions mais c'est devenu visible comme phénomène. B. O. -Comment situez-vous la notion de tension par rapport à la
more » ... on par rapport à la communication? Je pense à l'impératif de Goethe que vous citez dans un article en hommage à Franco Crespi 1 sur «l'âge des masses, l'âge des minorités» selon lequel la seule vérité serait celle des minorités et auquel vous faites répondre Hegel qui parle, quant à lui, de la répression envers ces mêmes minorités. Vous dites d'ailleurs plus loin que «la majorité cherche à geler et monopoliser la vie sociale»... Il n'y aurait donc de salut minoritaire que dans une sorte de violence par le biais de l'innovation qui dérange et perturbe l'univers social ? S. M. -D'abord, je n'ai jamais dit que la minorité détiendrait la vérité ni que les masses seraient dans l'erreur. C'est une erreur que l'on a faite de se concentrer sur les sujets et non sur les processus. Ce qui m'intéressait, c'étaient les processus (la conformité et l'innovation), deux processus fondamentaux en psychologie sociale. La psychologie sociale s'est toujours intéressée au processus de conformité mais il peut y avoir innovation aussi de la part des majorités. Il est plus facile d'étudier l'innovation au niveau des minorités qu'à celui des majorités. Comme il est plus facile de s'intéresser à la drosophile en génétique qu'à d'autres organismes. C'est plus évident. Je n'ai jamais dit que la minorité a raison et la majorité tort. Mais il est vrai aussi qu'une société doit conserver; elle ne peut innover sans conserver. On peut dire que les majorités sont plus à même de conserver mais elles ne le sont pas exclusivement. C'està-dire que ce n'est pas le qui mais le quoi qui est important dans ces théories de l'innovation. On n'a pas HERMÈS 41, 2005 Serge Moscovici une théorie de l'influence des minorités. Il n'y a pas d'influences des minorités ou d'influence des majorités: il y a deux processus qui sont, d'une part, l'innovation et d'autre part, la conformité. Je ne veux pas rentrer dans l'histoire de la psychologie sociale mais trop d'importance a été donné au qui au détriment du quoi. Parce que les processus eux-mêmes sont confondus sous le terme très vague d'influence. B. O. -Deux types de minorités existent: celle des investis et celle des convertis. Peut-on rapporter ces deux minorités au prosélytisme et à la polémique sociale qui constituent des styles de communication pertinents pour l'influence ? S. M. -Il n'y a pas d'influence. On a abouti à cette notion en partant de l'hypnose. Nous ne comprenons pas l'hypnose: c'est un phénomène réel mais encore mystérieux. Mais nous connaissons deux phénomènes psychosociaux qui sont la conformité et l'innovation. Ceux-là, on peut les étudier. C'est vrai qu'à l'intérieur de la conformité et de l'innovation, il y a de l'influence, il y a de la suggestion. De même pour prendre un parallèle, dans la thérapie psychanalytique par exemple, il y a toujours de la suggestion mais, comme on ne la comprend pas, on n'en parle pas. C'est réel, c'est puissant mais ce n'est pas explicable. Je ne connais pas de théorie de la suggestibilité, je ne connais pas de théorie de l'hypnose. Vous savez, j'ai étudié avec Chardok et il disait qu'on ne pouvait pas expliquer ça. B. O. -Ce sont les convertis qui «forment ensuite le courant minoritaire agissant». S. M. -Là on rentre dans le domaine des minorités. Les investis sont des gens qui pensent qu'il y a une force, une vocation, culturellement parlant, et les convertis sont des gens qui ont été convaincus par quelque chose ou par quelqu'un. Alors je pense que chez nous aujourd'hui, il y a peu de croyances qui peuvent donner à quelqu'un l'impression qu'il est investi. Nous sommes trop basiques pour croire à ça. B. O. -Vous dites que c'est un petit nombre de convertis qui forme ensuite le courant minoritaire. Le lien avec les croyances semble ici évident, partant la nécessité « (d')envisager le faire, l'action, comme la psychologie sociale du point de vue de ce qu'elle représente pour les autres et non seulement pour soi, de la cible et non seulement de l'origine de l'agir» et là, vous citez Merleau-Ponty. Vous ramenez donc la praxis à la connaissance elle-même ainsi qu'à l'être, au mouvement constant entre définition (représentation) de soi, d'autrui et de l'action ? S. M. -Oui. C'est-à-dire que je ne pense pas qu'il y a une détermination directe de l'action. Celle-ci est toujours médiée par une sorte de croyance. Par exemple, je suis en train de lire un livre qui porte sur la multitude et on y pense que la praxis est une donnée immédiate, c'est-à-dire que cela renvoie à un moment subjectif, un moment de transformation intérieure. Le contenu psychosocial de toute action est effacé, comme si la situation objective, la situation biologique -par exemple ce qu'on appelle le biopouvoir -avait une vertu intrinsèque d'action. On est un acteur historique et donc immédiatement l'histoire nous déterminerait à l'action. Ce n'est cependant pas quelque chose de déterministe, une relation de cause à effet, de l'occasionalisme comme on disait dans le temps, mais l'action n'est pas quelque chose de déterminé, c'est quelque chose de beaucoup plus complexe. On est toujours pris dans des réseaux d'actions, d'interactions sinon l'histoire serait quelque chose que nous savons faire, que nous savons rationaliser mais comme disait Marx, nous ne savons pas l'histoire, les résultats ne sont pas visibles à l'avance. D'où l'importance de la psychologie sociale dans le domaine de l'action. Je pense
doi:10.4267/2042/8947 fatcat:5wdgob2hffckxduravlrh46hre