La Polyvision, espoir oublié d'un cinéma nouveau

Jean-Jacques Meusy
2000 1895  
Référence électronique Jean-Jacques Meusy, « La Polyvision, espoir oublié d'un cinéma nouveau », 1895. Mille huit cent quatrevingt-quinze [En ligne], 31 | 2000, mis en ligne le 06 mars 2006, consulté le 30 septembre 2016. URL : http://1895.revues.org/68 ; DOI : 10.4000/1895.68 Ce document a été généré automatiquement le 30 septembre 2016. © AFRHC La Polyvision, espoir oublié d'un cinéma nouveau Jean-Jacques Meusy 1 L'idée du triple écran ou « Polyvision », tel que les spectateurs de 1927 ont pu
more » ... eurs de 1927 ont pu le découvrir dans Napoléon, émanait d'un réalisateur qui se déclarait poète, Abel Gance, et nullement d'un technicien ou d'un ingénieur 1 . Le cas est inhabituel : Henri Chrétien, père de l'Hypergonar (CinémaScope), était un astronome doublé d'un inventeur ; Mike Todd, qui a donné son nom au Todd-AO, était un producteur ; Fred Waller, créateur du Cinérama était un spécialiste des effets spéciaux, etc. 2 La Polyvision n'a pas non plus résulté de préoccupations économiques, comme ce fut le cas des procédés américains de projections panoramiques sur grand écran qui ont fait une brève apparition en 1929-1930 pour combattre la baisse de fréquentation cinématographique. Les majors leur avaient alors préféré le « sonore », mais elles en exhumèrent l'idée dans les années cinquante, lorsqu'une nouvelle crise apparut aux États-Unis, causée cette fois par le développement de la télévision. 3 Au contraire, ce sont uniquement des considérations d'ordre artistique qui ont incité le réalisateur de la Roue à faire éclater l'écran traditionnel en trois images distinctes qui se raccordent en un vaste panorama lorsque culmine le souffle épique de l'oeuvre, telles des rivières unissant leur impétuosité pour former un large fleuve dont les eaux assagies et puissantes se dirigent vers l'immensité de la mer. 4 Dès lors que le cinéma narratif a abandonné le plan unique de ses débuts -relation en durée réelle d'une action généralement unique se déroulant en un lieu unique -dès lors qu'il a voulu raconter des histoires complexes, il s'est trouvé confronté au problème du mode de représentation d'actions multiples se déroulant en des lieux et des temps euxmêmes multiples. La trame spatio-temporelle du récit, composée de fils savamment entremêlés, ne semblait pouvoir être restituée au cinéma que séquentiellement, compte tenu du déroulement linéaire du matériau filmique et de l'unicité spatiale de sa représentation, limitée à un seul écran rectangulaire. Montage alterné ou parallèle, flashback sont des procédés directement hérités du livre qui a en commun avec le film le La Polyvision, espoir oublié d'un cinéma nouveau 1895. Mille huit cent quatre-vingt-quinze, 31 | 2006 10 Comme je l'ai déjà dit, Abel Gance évoquait toujours la polyphonie pour faire comprendre ce qu'est la Polyvision. Par exemple, dans ce texte daté du 26 novembre 1957 et intitulé « Le Spoutnik du Cinéma : la Polyvision 3 » : Je ne saurais trop répéter que la POLYVISION correspond à ce que fut la POLYPHONIE. Au XIV e siècle, celle-ci transforme l'art musical -qui pendant des siècles était resté pétrifié dans l'immobilisme du plain-chant et de la mélodie solitaire. Certes les oreilles jusqu'au moyen âge s'accommodaient encore du seul récit chanté -mais, peu à peu, un appétit auriculaire vint aux auditeurs. Et avec circonspection des tentatives audacieuses permirent d'imbriquer un son à un autre son, puis deux, puis trois, puis vint l'organum à 4 notes, le contrepoint était né et avec lui l'orchestration qui ouvrait dès lors à la musique des portes triomphales. Par le jeu des associations simultanées la Polyvision agira de même -car le cinéma actuel retarde de plusieurs années sur les appétits visuels qui se sont développés d'une façon si grave que les salles peu à peu se vident. [...] 11 Cette métaphore possède une incontestable valeur pédagogique, mais elle n'implique pas une filiation musicale directe de la Polyvision. Abel Gance laissait plutôt entendre que les « triptyques-panoramas », puis les triptyques à images inversées (comme vues dans un miroir) étaient nés d'une réflexion purement cinémato-graphique : 12 Les héritages culturels ne sont pas toujours conscients chez les créateurs et, dans le cas présent, ce qui m'a frappé est le parallélisme de la démarche de Gance et de celle des peintres de retables du XV e siècle (principalement) auxquels on doit tant de diptyques, triptyques et polyptyques. Ces dispositifs jouent en effet sur l'espace-temps mais ils ne sont pas les seuls dans ce cas : les tangkas tibétains, par exemple, présentent généralement des sagas religieuses éclatées en de multiples représentations miniaturisées d'événements distants par les époques et les lieux supposés de leur déroulement. Si Gance se référait toujours à la polyphonie dans ses textes, le mot de « triptyque », qu'il avait d'abord choisi, était une allusion très claire à la peinture. À ma connaissance, il ne développa cette filiation dans aucun des nombreux articles et interviews qu'il consacra à ses triptyques et à la Polyvision 5 . La Polyvision, espoir oublié d'un cinéma nouveau 1895. Mille huit cent quatre-vingt-quinze, 31 | 2006
doi:10.4000/1895.68 fatcat:z4n3ypgpnbbi3egz56e4oqccra