De l'économie libidinale à l'écologie de l'esprit

Bernard Stiegler
2006 Multitudes  
Distribution électronique Cairn.info pour Association Multitudes. © Association Multitudes. Tous droits réservés pour tous pays. Powered by TCPDF (www.tcpdf.org) © Association Multitudes | Téléchargé le 24/12/2020 sur www.cairn.info (IP: 207.241.231.83) © Association Multitudes | Téléchargé le 24/12/2020 sur www.cairn.info (IP: 207.241.231.83) de l'économie l ibidinale à l'écologie de l'esprit Bernard Stiegler entretien avec Fré d éric Neyrat · 8 5 ÉCOPOLITIQUE NOW · M A J E U R E Multitudes :
more » ... U R E Multitudes : Vous venez de créer, avec quatre autres membres fondateurs (George Collins, Marc Crépon, Catherine Perret, et Caroline Stiegler) , une association qui a pour nom Ars Industrialis, Association i n t e rn ationale pour une politique des technologies de l'espri t 1 . Po u rri e zvous nous dire quel est l'objet de cette association ? B e rnard Stiegler : Nous avons créé cette association à partir de trois grandes hy p o t h è s e s. La première, c'est que nous vivons dans un monde industriel et qui sera de plus en plus industriel, il ne s'agit donc pas de chercher des limites à l'industrie, mais de la penser autrement. L'industrialisation des modes de vie va s'accentuer, il n'y a pas d'autre solution. Nous sommes ainsi totalement opposés à cette idée que nous serions dans une société post-industrielle. Cette idéologie empêche de penser. La « nouvelle gauche », le P.S. sont engoncés dans ces leurres qui les empêchent de penser l'avenir. Il y a des gens très bien qui parlent de société post-industrielle, mais là ils ont une faiblesse analytique fondamentale, et une image très fausse de ce qu'est l'industrie : les machines, la fumée, la transformation des matières premières etc. Or l'industrie ce n'est pas du tout cela, c'est la standardisation, les économies d'échelle, la calculabilité appliquée à tous les procès : il y a de l'industrie dans tous les domaines, dans le voyage, dans l'affectif, ou dans le domaine « cognitif » comme le disent Antonella Corsani, André Gorz ou Yann Moulier Boutang. Deuxièmement, nous pensons que le capitalisme a eu jusqu'à maintenant trois grandes figures. Il y a eu d'abord le pré-capitalisme, celui que décrit MaxWe b e r , et qui va donner le capitalisme industriel du XIX e siècle, le grand capitalisme de la production machinique. Il y a eu ensuite le capitalisme de la consommation, qui s'est développé au XX e siècle. Aujourd'hui, nous vivons une troisième figure du capitalisme, que parfois on dit celui de la financiarisation, de l'immatériel, on parle aussi de « capitalisme cognitif », de « capitalisme culturel » etc. C'est ce que Boltanski et Chiapello appellent le « nouvel esprit du capitalisme ». Moi je crois qu'il n'y a pas de « nouvel esprit » du capitalisme, je crois que nous vivons dans un capitalisme qui n'a pas d'esprit, et qui soufre de ne pas avoir d'esprit. Je traite de ces questions dans Mécréance et discrédit 2. Les sociétés incontrôlables d'individus désaffectés. Nous ne sommes pas dans le troisième capitalisme, nous sommes dans une crise du capitalisme, très gr ave , qui nécessite l'invention d'un nouveau capitalisme. Je ne crois pas qu'il y ait d'ores et déjà un « capitalisme cognitif », il y a une tendance du capitalisme à aller vers un capitalisme cognitif, mais celui-ci est intégralement à inventer. Ces trois formes du capitalisme doivent 8 6 · M U LT I T U D E S 2 4 · PRINTEMPS 2006
doi:10.3917/mult.024.0085 fatcat:bjwpwixpwbenhbsple65eau5w4