Éloge de la différence

Albert Jacquard
1999 Spiral-E Revue de recherches en éducation supplément électronique  
D'un monde stable à l'explosion de la démographie Quand on prépare des enfants à entrer dans un monde de demain qui va ressembler au monde d'hier et au monde d'aujourd'hui, on sait quoi faire, mais nous ne sommes plus du tout dans ce cas-là ; le monde dans lequel vont vivre nos enfants ne peut pas être semblable au monde d'aujourd'hui pour quelques raisons que je vais très rapidement préciser. Nous sommes obligés d'admettre que nous vivons une révolution. D'abord, la révolution des effectifs de
more » ... on des effectifs de l'humanité. Nous sommes une espèce fragile, nous, les hommes. Nous avons presque toujours au cours de l'histoire de l'humanité, qui dure depuis quelques centaines de milliers d'années, été très peu nombreux sur la terre : quelques millions. Et puis, c'est très récent, depuis dix, quinze mille ans, nous avons commencé à augmenter notre effectif : nous avons atteint deux cent cinquante millions au début de l'ère chrétienne, avec un équilibre qui faisait qu'on était toujours deux cent cinquante millions d'hommes en l'an Mille. Tandis qu'aujourd'hui, nous sommes bientôt six milliards, et l'on pense que l'expansion actuelle va s'arrêter aux environs de dix, onze milliards. Il est bien clair que l'on ne pourra pas vivre au cours du XXIe siècle avec une humanité de sept, huit, dix milliards d'hommes dans les mêmes conditions que lorsque nous étions deux milliards, quand je suis né, ou un milliard et demi lorsque des gens comme Tocqueville ou Karl Marx ont réfléchi à la meilleure façon d'organiser la vie des hommes. Les problèmes qu'ils ont essayé de résoudre ne se posent plus de la même façon. Il nous faut préparer une humanité de dix milliards d'hommes. C'est cette humanité-là que nos enfants auront en charge. Et il faut les y préparer. C'est évidemment une tout autre donnée ; la fameuse parole de Paul Valéry « le temps du monde fini commence » va véritablement tracer les limites des possibilités de l'humanité. Nous sommes dans un monde fini. Nos enfants seront dans un monde dont ils verront bien qu'il a des limites. Ce n'est pas triste du tout mais il faut au moins les y préparer. Voilà quelque chose de complètement nouveau. Aucun de ceux qui ont réfléchi au sort des hommes n'a pensé à ça jusqu'à il y a très peu de temps. C'est à nous d'y penser et de les y préparer. Deuxième révolution : la répartition des hommes sur la terre Là aussi, c'est une question qui touche très profondément à l'enseignement. J'aimerais, pour prendre une façon pittoresque de dire les choses, vous dire ce que je ferais le premier jour où je serais ministre de l'Éducation Nationale : je supprimerais déjà les planisphères géographiques de tous les murs des écoles. Pourquoi ? Parce que ces planisphères donnent à nos enfants une image fausse du monde. Bien sûr, on leur montre, quelquefois avec des projections un peu astucieuses, la terre géographique telle quelle est ; mais au fond, la terre géographique n'a pas d'intérêt, sauf pour quelques-uns qui se seront promenés dans le grand Nord Sibérien ou en haut du Canada. Au fond, qu'est-ce que ça peut nous faire que ces pays soient grands ? Ce qui compte c'est la terre des hommes. Et la terre des hommes, elle n'est pas décrite par les géographes, elle est décrite par les démographes. Je mettrais donc sur les murs des écoles, moi ministre, des cartes démographiques où chaque nation serait représentée par une surface proportionnelle à sa population. Le Canada aura disparu, la Sibérie sera toute petite et le Bangladesh sera très grand. Car c'est ça, le monde des hommes ! C'est cette répartition qu'il faut montrer à nos enfants telle qu'elle est aujourd'hui, et telle qu'elle sera demain, quand ils auront la terre en charge. Et elle aura encore complètement changé ! La surface démographique de l'Amérique du Nord et de l'Europe n'aura pas évolué : un milliard deux cents millions d'hommes. Mais la surface de l'Asie, elle, aura été multipliée par 1,5 ; de deux milliards huit à quatre milliards deux. La surface de l'Amérique Latine aura doublé : de six cents millions à un milliard deux. La population de l'Afrique, la surface démographique de l'Afrique, aura
doi:10.3406/spira.1999.1562 fatcat:wju3b4ft3zcmzpsuzv6sbwig4q