Quand les morts divisent les vivants

Josiane Massard-Vincent
2003 L'Homme (En ligne)  
U LENDEMAIN du 11 novembre 1999, il n'était question à Newton que du « fiasco de l'Armistice » ou de la « crise de l'Armistice ». De fait, dès le début de mes enquêtes dans cette petite ville des Midlands 1 en janvier 1998, des interlocuteurs m'informèrent d'un différend opposant depuis plusieurs années déjà les organisateurs laïcs et religieux de la célébration. Bourg de quatre mille habitants, Newton est au coeur d'un parc national ; au tourisme vert, s'ajoute une activité de services tournée
more » ... de services tournée vers le « quatrième âge », la localité ne comptant pas moins de huit maisons de retraite. En termes de culte, sont représentées, outre l'anglicanisme et le catholicisme, des dissidences chrétiennes : méthodiste, quaker et deux églises indépendantes, purement locales. Les affiliations religieuses ne constituent qu'une des modalités possibles de participation à la vie collective, laquelle est parcourue par un dense réseau associatif. Avant d'exposer le développement de la controverse, je décrirai le scénario de la cérémonie et j'en présenterai les protagonistes. J'examinerai ensuite comment la commémoration participe à la fois d'un culte funéraire rendu aux victimes de la Grande Guerre et du renforcement de l'identité collective, locale et nationale. Je montrerai en outre comment le conflit renvoie à des conceptions propres à la société britannique, concernant les relations entre Église d'Angleterre, mémoire nationale et géographie symbolique du territoire. A It is an implicit rule that participants in any social order must presuppose a shared memory (Connerton 1989 : 3). 1. Pour une présentation de ce terrain, cf. Massard-Vincent 2001. J'ai substitué aux toponymes des noms d'emprunt. Je remercie Jeannine Koubi qui a lu et critiqué les versions antérieures de ce texte. Josiane Massard-Vincent Le différend et ses protagonistes Scénario et scénographie À 10 h du matin, le dimanche le plus proche du 11 novembre, le cortège de l'Armistice se forme en un lieu central de Newton, la place du marché, sous la houlette de la section locale de la Légion royale britannique (Fig. 1) . Il réunit d'autres associations, l'harmonie ainsi que des représentants des instances civiles locales comme le town clerk, le maire et des membres des différents conseils (ville, district et parfois comté) 2 . Le porteur du drapeau britannique venant en tête, le cortège marche au pas cadencé vers le cénotaphe, situé au principal carrefour du bourg où se déroule la première séquence de la célébration : cantique, sonnerie de clairon, dépôt de couronnes par chaque groupe présent, silence de deux minutes puis chant de l'hymne national et récitation du poème, For the Fallen de Lawrence Binyon 3 . L'assistance se compose aussi de participants « indépendants » qui, arrivés en ordre dispersé, se sont disposés sur le pourtour du carrefour pour s'associer dans le recueillement à cette première phase. Quand le défilé se dirige vers l'église paroissiale, le président de la Légion britannique annonce : « Ceux qui pensent ne pas pouvoir "négocier" la colline sortent 60 2. Jay Murray Winter (1995 : 96) décrit la même célébration dans une autre localité de la région. 3. Publié en septembre 1914, en voici la strophe la plus célèbre : They shall not grow old, as we that are left grow old / Age shall not weary them, nor the year condemn / At the going down of the sun and in the morning / We will remember them. Fig. 1 Membres de la Légion au départ du défilé 62 Josiane Massard-Vincent 6. Mérite le qualificatif royal « toute organisation officiellement nommée ou soutenue par un membre de la famille royale » (BBC English Dictionary, Londres, Harper & Collins, 1992 : 1014). Elizabeth II est patron de la Légion et la Reine Mère était présidente de la section féminine. 7. Sont aussi admis « ceux qui ont servi [...] dans la Marine marchande pendant les hostilités ou dans toute organisation liée à la Croix Rouge » (The Royal British Legion 1980 : 4, 7-8). 80 Josiane Massard-Vincent 46. L'antipapisme du XVI e siècle est toujours vivace parmi les plus « protestants ». 47. Ordination à laquelle certains anglicans étaient et sont restés farouchement opposés.
doi:10.4000/lhomme.218 fatcat:6fhsesqxcvcznbumt3ukkrfzvy