Territoires, identités et politiques d'éducation en France

Bruno Garnier
2014 Carrefours de l éducation  
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Powered by TCPDF (www.tcpdf.org) © Armand Colin | Téléchargé le 16/12/2020 sur www.cairn.info (IP: 207.241.231.83) © Armand Colin | Téléchargé le 16/12/2020 sur www.cairn.info (IP: 207.241.231.83) 1 2 7 ca r r e Fo u rs d e l' é d u cat i o N / N°3 8 , d é c e m b r e 2 0 1 4 , 1 2 7 -1 5 7 territoires, ideNtités et Politiques d'éducatioN eN FraNce Nous proposons, dans les pages qui viennent, une revue de la littérature scientifique relative à trois thèmes : les territoires, les identités et les politiques françaises d'éducation. l'association de ces trois thèmes ne relève pas d'un exercice de style académique, mais d'une problématique complexe qui se pose actuellement en France : comment répondre au défi des revendications identitaires et/ ou communautaires liées aux territoires d'origine ou de résidence des habitants de ce pays, alors que la mission de l'école française s'est constituée autour du projet d'émanciper les individus de tous les groupes particuliers qui agissent sur eux (famille, classe sociale, affiliations diverses, notamment religieuses) ? est-il encore possible de justifier l'indifférence aux différences comme mode de formation morale et civique, dans un territoire national soumis au double tiraillement d'une culture mondialisée et, à l'inverse, de références identitaires de plus en plus fragmentées, repliées sur des territoires infra-, supra-ou transnationaux ? comment maintenir l'attelage d'une république terre des droits de l'homme, dont l'unité, autrefois pensée comme inclusion symbolique des petites patries dans le tout national, est interrogée par la mise au jour de ses politiques, hier coloniales, et aujourd'hui quelquefois qualifiées d'hégémoniques à l'égard des cultures minoritaires ? quelle peut être l'influence de la construction d'une union européenne libérale économiquement et théoriquement respectueuse de la diversité culturelle, sur les politiques françaises d'éducation, qui, par quelques signes, semblent peu à peu faire droit à l'existence de collectivités territoriales plus autonomes ? les auteurs que nous citons relèvent de plusieurs disciplines contributives des sciences de l'éducation (sociologie, histoire, sociolinguistique, anthropologie, philosophie, économie, psychologie, etc.), mais nous avons fait le choix de ne pas organiser cette note selon un découpage disciplinaire. Notre objectif est de faire Bruno Garnier garnier@univ-corse.fr dossier -note de synthèse © Armand Colin | Téléchargé le 16/12/2020 sur www.cairn.info (IP: 207.241.231.83) © Armand Colin | Téléchargé le 16/12/2020 sur www.cairn.info (IP: 207.241.231.83) territoires, ideNtités et Politiques d'éducatioN eN FraNce 1 2 8 dialoguer les disciplines, en mettant en relation les études portées par plusieurs d'entre elles, sur des thèmes communs. certes, il y a une part d'artifice dans les rapprochements disciplinaires que nous opérons, parce que la prégnance des champs disciplinaires oppose, dans le monde de la recherche, une résistance à l'interdisciplinarité. mais précisément, seule l'interdisciplinarité permet de jeter quelque lumière sur les questions dont nous traitons, et cette note a l'ambition d'inciter les chercheurs venus d'horizons divers, et même des auteurs qui ne sont pas tenus pour scientifiques, à croiser davantage leurs regards. Par ailleurs, bien que nous ayons comme objectif principal l'étude des politiques françaises d'éducation, le traitement du sujet qui nous occupe ne peut pas ignorer les dimensions internationales de la mondialisation, de la construction européenne (et des résistances qu'elle rencontre), ni l'existence de territoires culturels supranationaux. sans prétendre traiter pour eux-mêmes ces territoires inter-ou supranationaux, nous sortirons quelquefois de la situation française, mais seulement pour éclairer les influences qu'elle subit de l'extérieur. aPProches coNcePtuelles des mots qui constituent notre sujet, l'identité est certainement celui qui offre la polysémie la plus grande. Pour en permettre une conceptualisation appropriée à son association avec l'éducation et avec les territoires, nous allons recourir, pour l'essentiel, aux travaux de philosophes et de sociologues. le mot d'identité vient du latin identitas, de idem, ce qui signifie « le même ». en général, on peut dire que si deux choses ont les mêmes caractéristiques, elles sont identiques. l'identité est donc le caractère de deux objets identiques par l'appréhension de l'esprit. cela conduit au premier sème du mot, à savoir que l'identité met en relation plusieurs éléments d'un être ou plusieurs êtres, en les qualifiant d'identiques -ou au contraire de différents (balintova, Palkova, 2012, p. 27-28). mais l'identité est aussi « le caractère de ce qui est un ». c'est un deuxième sème fondamental. la carte d'identité identifie une personne et une seule, mais elle la définit par appartenance à des catégories qui comprennent d'autres personnes semblables selon différents critères : la nationalité, le sexe, la taille, la date et le lieu de naissance, etc. « l'identité, cela peut être l'ensemble des caractéristiques spécifiques d'un être, qui fondent sa personnalité et le rendent irréductible à tout autre. en ce sens, chaque homme possède une existence juridique matérialisée par les pièces d'état civil où sont consignés son nom, son prénom, ses date et lieu de naissance, sa nationalité » (uNesco, 1981, cité par tanon-lora, 2011, p. 21). autrement dit, l'identité, considérée comme bruNo GarNier 1 2 9 CA R R E FO U RS D E L' é D U CAt i O n / n°3 8 , D é C E m b R E 2 0 1 4 étant propre à un seul individu, est l'extension maximale de l'identique : je suis à moi seul identique selon tous les critères de ressemblance qu'on puisse concevoir, mais je partage avec d'autres individus des caractères selon lesquels je peux me reconnaître semblable à eux, relativement à telle ou telle dimension de mon identité propre. de ces considérations relatives aux deux premiers sèmes de l'identité, il découle que l'identité procède d'une construction intellectuelle, et que celle-ci requiert de chacun, non seulement qu'il se connaisse lui-même, mais aussi qu'il connaisse les autres et les catégories selon lesquelles il peut se comparer à eux. on voit ici émerger un troisième sème de l'identité, à savoir son aspect dynamique, qui, en ce sens, entretient une relation étroite avec l'éducation. l'identité individuelle est la construction de l'unité de la conscience au travers des relations intersubjectives et des expériences sociales. elle est dynamique par l'aspect actif, affectif et cognitif de la représentation de soi, avec le sentiment subjectif de sa permanence. en somme, c'est l'identité qui fait que les individus sont qui ils sont (tanon-lora, 2011, p. 22). dans la société démocratique française, on devient soi en devenant un citoyen, instruit des valeurs communes issues de l'état social conclu dans le pacte républicain. ce processus a été décrit par émile durkheim au début du xx e siècle comme transformation de l'être individuel en être social (durkheim, 1922, p. 102). une bonne politique d'éducation doit être conduite par un état affranchissant l'individu des « groupes particuliers et locaux qui tendaient à l'absorber, famille, cité, corporation » et tenant en échec, par sa force souveraine, les inégalités et les injustices résultant des « groupes secondaires » (durkheim, 1975, p. 171 et 177). Pour durkheim, la construction de l'identité du citoyen, abstrait des appartenances particulières, est précisément la raison d'être de ce « territoire » propre qu'est l'école. ici, « territoire » s'entend symboliquement. le territoire de l'école se définit par une forme de distance à l'égard des modes de vie de son territoire environnant, c'est un territoire à nul autre pareil, doté de règles de fonctionnement spéciales, d'un corps d'agents spécialisés, soumis à une temporalité, à un rythme d'adaptation et de changement qui lui sont propres (bier et al., 2010, p. 17-19 ). lorsqu'on parle du territoire scolaire, on peut entendre deux choses : ou bien l'espace matériellement occupé par l'école, qui est en relation avec son environnement géographique, urbain, périurbain ou rural, économique et social ; ou bien son espace fonctionnel, territoire conceptualisé par sa fonction éducative. c'est dans ce deuxième sens que Jacqueline Gautherin a pu écrire que « la laïcité à la française a souvent été décrite comme un grand partage : d'un côté, la république, les institutions publiques, l'école, les maîtres, les élèves, les savoirs
doi:10.3917/cdle.038.0127 fatcat:z6ed2lre6nc3fgcpvz7hw3e2bi