Le dialogisme, entre problématiques énonciatives et théories discursives

Sophie Moirand
2004 Cahiers de praxématique  
Le dialogisme, entre problématiques énonciatives et théories discursives Le dialogisme, notion empruntée au Cercle de Bakhtine, est une catégorie actuellement convoquée dans de nombreux travaux en sciences du langage, en particulier en analyse du discours, qu'il s'agisse de l'écrit ou de l'oral. Mais soit le dialogisme est intégré, voire « phagocyté », par l'une des deux problématiques énonciatives dominantes en linguistique, que j'appellerai ici le cadre indiciel et le cadre pragmatique,
more » ... pragmatique, renommant ainsi les « deux grands courants [qui] se disputent le champ énonciatif » « au sein de la linguistique » (Fuchs  : ) ; soit on peut le « penser » en tant que problématique énonciative à part entière, et autonome, ce que j'appellerai ici le cadre dialogique, afin de le différencier des deux autres. Dans ce cas, le dialogisme est pour moi indissociable de la théorie de l'énoncé, de l'élaboration d'une translinguistique et de la réflexion sur les genres du discours, telles qu'on les rencontre au fil des textes de Bakhtine et de Volochinov. Ce qui le fait basculer du côté des théories du discours et ne le confine pas à un rôle de catégorie énonciative, que l'on se contenterait d'articuler à celles déjà répertoriées dans les cadres indiciel et pragmatique. Ce qui veut dire que ce n'est pas la notion de dialogisme « décontextualisée » de son environnement théorique que l'on emprunte mais, avec elle, toute une conception du langage, et surtout du discours, tel qu'il naît et qu'il est ancré dans l'Histoire et dans la Société. C'est ce que je voudrais montrer dans cet article en traitant successivement, et par commodité d'exposition, d'abord de ce que plus d'ailleurs que n'en font mention les analyses de conversation ou de discourse analysis déjà répandues dans les pays anglo-saxons (ni dans Coulthard  ni van Dijk ). De même, dans « la présentation historique et critique » des « problématiques énonciatives » que propose C. Fuchs en , article synthétique fort bien documenté par ailleurs, Bakhtine est curieusement absent, rejeté sans doute dans « les théories non linguistiques du langage, par exemple les théories du discours, des idéologies, psycho-linguistique, sociolinguistique, psychanalyse, etc. », et donc en dehors des « théories linguistiques de l'énonciation » (ibidem :   ). Sans remonter à Aristote, l'ancêtre de la notion de modalité, et qui resurgit aujourd'hui à travers la notion d'ethos (souvent « désamarrée » du logos et du pathos), on s'en tiendra à une réflexion sur les trois cadres énonciatifs qui me paraissent revendiqués par les analystes du discours aujourd'hui : l'indiciel (Bally, Benveniste, Jakobson, Culioli...), le pragmatique (Austin, Searle, Grice...) et le dialogique (Bakhtine). .. L'indiciel et le pragmatique... L'énonciation indicielle et la pragmatique linguistique sont à l'origine des réflexions sur la production du langage plutôt que des théories du discours. Non soumises à l'épreuve des analyses de données discursives empiriques, elles théorisent les relations entre langue et discours ou l'usage que le locuteur fait du langage en situation. Il s'agit d'étudier, pour le cadre indiciel, la mise en fonctionnement de Kristeva (qui a préfacé La poétique de Dostoïevski) et Tzevan Todorov qui ont contribué dans ces années-là à la diffusion du concept d'intertextualité dans les études littéraires. . Pourtant, le Marxisme et la philosophie du langage a été traduit en français en , et, déjà, dans le n o  de la revue Langages sur l'énonciation (mars ),
doi:10.4000/praxematique.1853 fatcat:zllozbumh5czrcs4s7q3zrvgj4