Book Review. Mana. A history of a Western Category

David Bozzini
2019 TSANTSA – Journal of the Swiss Anthropological Association  
La notion de mana est célèbre en Occident où elle s'impose à la fi n du 19 e siècle pour désigner une force ou une énergie surnaturelle. Le mana d'origine mélanésienne s'immisce dans de nombreux registres: on le retrouve dans la sciencefi ction, les jeux de rôle et les jeux vidéos; il est présent dans toute sorte de pratiques néopaganistes et la notion tient une place importante dans l'histoire des sciences sociales, notamment en anthropologie et dans les sciences des religions. L'ouvrage de
more » ... ns. L'ouvrage de Nicolas Meylan nous plonge dans l'extraordinaire carrière occidentale du terme mana qui a joué un rôle considérable dans plusieurs débats aux 19 e et 20 e siècles. Pour ce faire, l'auteur ne lésine pas: il traque le terme dans d'innombrables textes; le tableau de chasse est impressionnant, multidisciplinaire et couvre deux siècles. Mauss, Hubert, Durkheim et Lévi-Strauss y sont mentionnés mais ils ne représentent qu'une fraction toute relative de ce que l'auteur déroule dans son enquête. L'infl uence de la notion va permettre des chamboulements majeurs dans les sciences sociales: l'énergie surnaturelle est défi nie, présentée et instrumentalisée dans d'innombrables arguments qui avancent de nouvelles théories. C'est de cette force argumentative dont il est question dans cet ouvrage d'une érudition inouïe. L'auteur propose une réfl exion en trois temps: il présente la trajectoire de la notion mélanésienne dans les débats théoriques sur l'origine de la religion (chap. 1 à 3) puis s'intéresse à l'usage particulier de mana qu'il retrouve dans l'historiographie scandinave (chap. 4), les jeux vidéos (chap. 5) et les pratiques néopaganistes (chap. 6) avant de conclure l'ouvrage par un épilogue critique. Trimballé en Europe, le mana entendu comme une force, un pouvoir surnaturel ou magique, va servir la critique des théories de Frazer et Tylor sur l'origine des religions. S'appuyant sur les comptes-rendus du missionnaire Robert Codrington, Friedrich Max Müller attaque la défi nition minimale de la religion de Tylor (une croyance en des entités surnaturelles) en montrant que les religions mélanésiennes se fondent sur la croyance en l'existence d'une force surnaturelle mais impersonnelle. Il s'oppose également à l'intellectualisme des deux savants britanniques qui voient en la religion le produit d'un processus mental rationnel. Faisant ainsi du mana un cas d'école, Müller avance alors que ce dernier renvoie à une expérience de l'infi ni qui, par conséquent, écarte le rationnel et le perceptuel à la base de l'intellectualisme de ses opposants pour affi rmer que le mana est le produit de la foi. Le mana sert ainsi à se débarrasser de l'évolutionnisme et à conduire les chercheurs vers le paradigme dynamiste 1 qui, au passage, promeut le mana au rang de concept universel. Au coeur du nouveau paradigme, le mana servira les théories de Marrett, Hubert et Mauss, Hewitt, Durkheim et bien d'autres encore. Nicolas Meylan retrace la vie trépidante du mana occidentalisé qui devient un locus classicus dans les sciences humaines et sociales, ainsi qu'en théologie. Ce mana (sans italiques car désormais occidentalisé; Nicolas Meylan utilise la même logique signalétique) sert à repenser les origines des religions grecque, romaine et chrétienne. Il devient la brique élémentaire qui permet de considérer toutes les religions dans un ensemble comprenant désormais les pensées et les pratiques magiques. 1 Ce courant dans les sciences des religions avance que la reconnaissance de l'existence d'une énergie universelle serait à l'origine de l'expérience magique et religieuse.
doi:10.36950/tsantsa.2019.24.6931 fatcat:32w57rn6brcrlio6de6qxudd2u