Kobané ou le temps arrêté

Edmond Bernus
2005 Autrepart  
Autour de moi, on allait et venait comme avant la guerre. Rien n'avait donc changé. Si, tout a changé par le dedans. Ce qui trompe, c'est que le décor est le même. Le décor est le même, mais c'est une autre pièce qui s'y joue» Julien Green, Journal, Il octobre 1945, Paris, Seuil Saisir les changements survenus dans un groupe humain au cours d'une période relativement longue est une expérience qui a été tentée récemment par plusieurs chercheurs, Ce sont, bien entendu, des chercheurs d'âge mûr,
more » ... cheurs d'âge mûr, qui ont le privilège -ou l'infortune -de pouvoir jeter ainsi un regard lointain vers l'arrière. J'ai, pour ma part, fait une première expérience de ce type en suivant, au Niger, un groupe nomade de 1967 jusqu'à aujourd'hui, soit pendant près de 25 ans. Il s'agissait d'une recherche approfondie d'une «tribu », en transposant chez les nomades les travaux jusqu'ici réalisés en milieu sédentaire, c'est-à-dire étudier l'homme et son espace chez des éleveurs qui n'ont pas un ancrage spatial sur des terres cultivées. Après une présence sur le terrain de quatorze mois, j'ai pu faire de brèves visites presque chaque année dans les campements et rester constamment en relation avec ce petit groupe, Mais un suivi n'est pas le retour de « l'enfant prodigue» : une observation presque ininterrompue ne donne pas le choc d'un retour après une longue absence. Ces terrains ou ces terroirs revisités, comme on a pu les appeler, se sont souvent réalisés dans des pays où l'insécurité, une guerre civile ou un régime hostile aux étrangers, avaient longtemps interdit le terrain aux chercheurs. Le Tchad, la Guinée, par exemple, ont provoqué ce hiatus, ces années sabbatiques, qui ont été mises à profit par certains d'entre nous, Quelques expériences récentes, qui ont donné lieu à publication et qui parfois nous ont servi de points de comparaison, sont citées en bibliographie: il s'agit, bien entendu, d'une liste très incomplète glanée au fil de nos lectures. Ce texte inédit d'Edmond Bernus date de 1993. Nous remercions Jean-Pierre Raison et Philippe Gervais-Lambony, directeur du laboratoire Géotropiques de l'Université de Paris X-Nanterre, de nous avoir permis de le publier. Il fait suite à une mission de travail réalisée dans le cadre d'un projet SAAUF (ministère de la Coopération) conduit par le laboratoire Géotropiques et Jean-Pierre Raison qui avait convié E. Bernus à revisiter. près de 40 ans plus tard, le village de ses débuts de chercheur. AutTepaTt (34), 2005, p. t5t·l72 Edmond Bernus Mon expérience concernant le village malinké de Kobané doit être replacée parmi les travaux de même type cités en bibliographie. La période séparant mes deux visites couvre trente-huit ans: elle est supérieure à la plupart des autres cas -Marie-José Tubiana ou Claude Pairault ont attendu « seulement » trente ans pour revenir à la case-départ. Si, dans mon cas, la durée d'absence est plus longue, les travaux réalisés à l'amont et à l'aval, au cours des deux séjours qui constituent les maillons d'une chaîne interrompue, sont souvent plus légers que ceux dont nous avons fait état (de Claude Pairault en particulier). Au départ, il s'agissait pour moi d'un premier contact avec le terrain et l'Afrique en vue d'un Diplôme d'Études Supérieures après un séjour de quatre à cinq mois dans le village. À l'arrivée, il s'agissait d'un très bref retour de quelques jours. Mais qu'importe! Une pareille chance était à saisir, avec l'aide de partenaires et de collaborateurs aussi dévoués qu'efficaces sans lesquels rien n'aurait été possible 1. Mais, dans ces conditions, il s'agit d'une analyse plus impressionniste que scientifique. Trente-huit ans après, à la lumière des autres expériences, j'attendais le choc de ce retour. Or le choc, effectivement brutal, fut de retrouver un village inchangé: je repris immédiatement possession de « ma » case, que voulut bien me céder le chef de concession (loutigui), fils de celui qui m'avait logé en 1954-1955 : les paillotes groupées autour d'une cour étaient les mêmes, avec cases-habitation, cuisine, greniers, poulaillers, douchière, toilettes, etc. : seul un oranger avait été planté dans la cour. l'occupais la même case-amirale du chef de la même famille de griots, le même lit, d'où mon regard portait sur les bambous cuivrés par la fumée qui formaient une immense armature conique, attachée par des liens végétaux, pour porter la couverture de paille souvent refaite en saison sèche. Le lit trônait toujours sur une élévation du sol: près de la porte donnant sur la cour, au pied du lit, un espace aménagé recevait un vaste canari rempli d'eau; seul un siège en terre, incrusté dans le mur, face au lit, avait disparu. Cette fois cependant l'ensemble de la concession ne m'avait pas été abandonné (loué ?) -c'était alors pour plusieurs mois -mais seulement la case du chef de famille, ce qui me valait de ne pas interrompre les activités domestiques de la famille. La cour. aujourd'hui, avait un accès ménagé entre deux paillotes, alors qu'autrefois « ma » case, vestibule classique, formait le passage obligé de l'accès à la cour. Kobané, village malinké du Haut-Niger La Haute-Guinée est une des régions originales de la Guinée qui se moule sur le Haut-Niger et ses affluents, Niandan, Milo, Tinkisso, Sankarani. C'est un pays de plateaux et de collines couverts de savanes arbustives, figés par le ciment de 1. Nous sommes infiniment reconnaissant au CEGAN de r Université de Paris X-Nanterre, et à Jean-Pierre Raison. qui nous ont permis ce retour inespéré à Kobané dans le cadre du projet SAAUF financé par le ministère de la Coopération. Notre mission a été préparée par Adrienne Polomack, dont la compétence et la gentillesse ont rendu possible et efficace un très court séjour. Souleymane Keita, étudiant, avec lequel nous entretenions une correspondance ancienne. nous a accompagné à Kobané, village voisin de son Koumana natal: cela a permis à deux correspondants de devenir amis. Moussa Keita a été un actif et remarquable enquêteur qui nous a facilité la tâche et avec qui nous avons noué une solide amitié.
doi:10.3917/autr.034.0151 fatcat:xb5ok4izxzbnnncjdls6yo6pva