La parole pilée : accès au symbolisme chez les Gbaya 'Ɓòdòè de Centrafrique

Paulette Roulon, Raymond Doko
2009 Cahiers de littérature orale  
Appartenant à une culture de traduction orale, les Gbáyá ɓòdòè accordent une grande importance à la parole wèn 1 . Son acquisition par le jeune enfant marque le point de départ du cycle de la connaissance (Roulon, 1980 : 101-104) et son maniement constitue un savoir très valorisé. Selon les moments la parole devient une conversation ɲέrέ, dispute ʔàrì ; querelle kpɛŕì, jugement kìtà, blague zèí, insulte dàrà, etc. Mais quelles qu'en soit les conditions d'émission, elle réfère toujours à deux
more » ... toujours à deux niveaux distincts : la parole ordinaire géé wèn (simple/parole) dont le sens colle à ce qui est dit, et la parole profonde ɗúká wèn (profonde/parole) dont il faut chercher le sens au-delà des mots. Pour cette dernière, tous les éléments du discours ne sont pas porteurs de l'intention réelle qui sous-tend l'ensemble. Le récepteur doit savoir ne pas s'attarder aux mots vides pàyá wèn (déchets/paroles) pour mettre à nu 2 les éléments qu'une réflexion attentive lui permettra alors de comprendre. Le locuteur « prépare » cette parole, veille à ce qu'elle ait du « goût » et pour ce faire y met des « paroles pilées » tó-wèn 3 . Piler du sésame, par exemple, c'est l'écraser en une masse dont les éléments de baseles graines -ne sont plus discernables. De même un tó-wèn est un passage du discours où les éléments constitutifs -les mots -ne sont plus compréhensibles tels quels. L'interlocuteur va devoir chercher, au-delà des mots, la signification réelle de ce qu'il a entendu. Obscurcissement volontaire du sens, dissimulation soigneusement préparée, ces tó-wèn sont l'expression même de l'habileté du locuteur à manier la parole, la manifestation de son aisance à en maîtriser le niveau profond, le signe de son savoir-dire. Tout procédé qui établit une distance entre ce qui est dit et ce qu'il y a à comprendre participe du même mécanisme de pensée qui consiste à « cacher la parole » hṵ sá wèn. Aussi est-ce en suivant les étapes que franchit l'enfant puis l'adolescent pour atteindre au maniement de la parole profonde que l'on pourra saisir comment s'acquiert ce processus de raisonnement qui exprime la logique fondamentale de tout usage élaboré de la parole chez les 'Bòdòè. Apprentissage * Cahiers de Littérature Orale n° , , p.33-49. 1 Tout au long de cet article les termes gbaya 'bodoé, éventuellement précisés par un mot à mot mis entre parenthèses, sont placés immédiatement après les termes français auxquels ils correspondent. Dans le cas d'expressions dépassant le mot, celles-ci sont placées entre guillemets pour éviter toute difficulté de repérage. Par ailleurs, les énoncés gbaya 'bodoé sont toujours accompagnés d'un mot à mot où chaque terme est isolé par des barres obliques, le tiret signalant un groupement ou un amalgame. Aucune considération grammaticale n'est introduite dans ce mot à mot qui n'a pour but que de permettre un accès simple à la structuration gbáyá. 2 ßÁñá wèn « décortiquer la parole », ce même verbe s'applique pour le décorticage des graines de courges ou des élytres de sauterelles ou de coléoptères comestibles. 3 Dans la suite de cet article, nous avons préféré conserver ce terme tó-wèn plutôt que de le traduire approximativement par « proverbe », terme qui a une charge sémantique trop spécifique dans l'usage qui en est fait en français et pour lequel il n'est pas question ici d'en faire l'analyse en tant que métalangue.
doi:10.4000/clo.1016 fatcat:xw3eyphjnbatrgk26tgorgjypy