Le Nom propre modifié et la révolution égyptienne de Janvier 2011

Riham M. Elkhamissy
2012 SHS Web of Conferences  
L'acte de nommer se réalise dans la langue et dans le discours à travers des éléments linguistiques tels que les noms propres et les noms communs dont le statut varie selon le point de vue linguistique à travers lequel ils sont appréhendés : dénomination, désignation, périphrase. Le Nom propre 1 est "une forme définie dans la langue et attribuée comme nom, dans le monde, à un individu" (Gary-Prieur, 2005 : 59). Longuement abandonné à l'anthropologie et réservé aux pratiques lexicographiques, ce
more » ... exicographiques, ce parent pauvre du nom commun, jusqu'à une époque récente, a été fortement négligé, voire "repoussé dans les marges, marges de la linguistique ou marges de la catégorie du nom commun" (Gary-Prieur, 1991 a: 12). Dans les années 80 et avec la naissance de la linguistique historique et comparative "se constitue une discipline au statut limitrophe et marginal, dans laquelle l'étude des noms propres va vivre d'une vie indépendante, l'onomastique qui étudie l'origine des noms propres, noms de personnes et noms de lieux" (Molino, 1982 : 5). Dès lors, appréhendé par des approches syntaxique et sémantique, le Np ne cesse de regagner de l'intérêt. En outre, le domaine de la linguistique informatique s'y intéresse et propose, à la fois, des outils de repérage et de traitement automatique correspondant à des besoins scientifiques ou industriels (Cf. Leroy, 2004a: 1-2). Les travaux de linguistique qui se sont réapproprié le Np ont tenté, dans un premier temps, de fixer les critères définitoires prototypiques du Np : du point de vue graphique, la majuscule ; du point de vue morphologique, le nombre (singulier vs pluriel) ; sur le plan syntaxique, l'absence de détermination (hormis l'article au pluriel dans les noms de famille (patronyme ou anthroponyme)). La sémantique, elle, pour définir le Np, cherche à répondre à la question suivante : Le Np a-t-il un sens ? Certains croient que le Np est dépourvu de sens ; d'autres voient, au contraire, qu'il s'agit d'une mine inépuisable sur le plan sémantique (voir le tableau en annexes). Pour sortir de ce dilemme "sens vs nonsens" du Np -ou même hypersémanticité du Np vs vacuité de sens -, Georges Kleiber (1981) ramène le sens du Np à la dénomination "être appelé Np". Cette équation élabore, au dire de Wilmet (1995 : 5), "le noyau atomique de la signification du nom propre autour duquel gravitent (comme des électrons) une constellation de sèmes ad libitum compressible ou dilatable". La sémantique référentielle cerne de près le fonctionnement purement logique du Np qui estime que, abstraction faite du contenu véhiculé, le rôle du Np "consiste à référer à la personne qui porte ce nom dans un univers de discours donné" (Van De Velde, 2000 : 36). D'autres conceptions sémantiques s'intéressent à la catégorisation en nom commun et en nom propre plutôt qu'au sémantisme du Np, rejoignant ainsi la plupart des grammaires. "Le nom commun associe de façon biunivoque un signifié à un signifiant. Il est arbitraire, i e, conventionnel, contraignant, contingent, quoique éventuellement congruent (...). Le nom propre en regard, à conventionalité égale, est moins contraignant, moins contingent, et plus congruent que le nom commun" (Wilmet, 1995 : 8). Quant à la pragmatique, elle renouvelle la façon d'appréhender le Np en linguistique : en se penchant sur l'actualisation discursive du Np, la pragmatique le "sémantise" et en conditionne l'interprétation en l'orientant vers une direction plutôt qu'une autre : "Les productions de sens du Np peuvent être observées en discours, comme nomination en acte. Acte de parole dans lequel le locuteur exprime un point de vue sur l'être nommé, et par lequel il prend du même coup position envers d'autres locuteurs avec lesquels il entre en relation dialogique" (Siblot et Leroy, 2000 : 102). Or, il faut noter que, quels que soient le niveau d'analyse ou le point de vue que révèlent ces avancées définitoires, la somme des critères définitionnels, réunis ou chacun pris séparément, ne suffit ni à définir ni à délimiter strictement la catégorie du Np : Le critère de la majuscule initiale conduit à retenir, parmi les 'candidats noms propres', des termes qui n'en sont pas; le critère de l'absence de traduction ne concerne pas tous les noms propres, pas plus que celui de l'absence des dictionnaires. Le critère de l'absence de détermination et de flexion sont approximatifs et souvent contredits par les faits ; les critères de l'absence de sens et de l'unicité référentielle sont discutables et concernent des noms d'objets uniques qui ne sont pas pour autant des noms propres. On remarque également que des emplois spécifiques du nom propre, déterminés et produisant des effets de sens particuliers, constituent des contre-exemples récurrents (Leroy, 2004a : 24). Ceci n'a pourtant pas empêché les linguistes de travailler à la description et à l'analyse du Np. Un des apports majeurs des approches linguistiques du Np consiste à examiner des constructions où le Np rompt avec les critères définitoires canoniques via des réalisations diverses. C'est pour analyser ces emplois particuliers souvent décrits par Jonasson (1991 et 1994) -comme étant à cheval entre nom propre et nom commun -qu'apparaît la notion de modification du Np ou celle du Np modifié. Il s'agit d'emplois qui s'opposent, partiellement ou entièrement, selon le cas, aux emplois standards du Np. Nous entendons voir, via cette contribution, si la presse, à travers des emplois et réemplois particuliers des Np, peut façonner et conditionner notre perception de l'actualité 2 . Notre objectif est de démontrer que les Np ayant subi un changement référentiel et/ou syntaxique (en l'occurrence ceux liés à la révolution égyptienne) sont dotés d'une richesse sémantique grâce à l'éventail interprétatif qu'ils déploient et au réseau sémantico-culturel qu'ils créent dans un jeu langagier de réemploi médiatique. Nous jetterons notre dévolu sur l'étude des Np modifiés dans le contexte de la Révolution égyptienne du 25 janvier 2011. Notre corpus couvre une période de six mois (janvier-juin 2011). Il est essentiellement composé de textes médiatiques (presse française et francophone) dans leur version papier et dans leur version électronique, principalement extraits de Libération, L'Humanité, Le Figaro, Le Point, Le Nouvel Observateur, Paris-Match, Le Journal du dimanche, La tribune de Genève, La voix du people gabonais. La modification du Np s'opère donc aux niveaux syntaxique et référentiel et entraîne, par la suite, une modification sémantique. Nous aborderons, dans ce qui suit, les différents emplois du Np modifié syntaxiquement et/ou référentiellement, tout en soulignant les différentes constructions qu'ils empruntent ainsi que les effets de sens qu'ils produisent dans le contexte de la Révolution égyptienne du 25 janvier 2011.
doi:10.1051/shsconf/20120100096 fatcat:kofcv4wvtbdfhggjbyo7fzarwq