« Le vieux canon de 75 » . L'apport des méthodes quantitatives à la connaissance du public de la télévision

Michel SOUCHON
1993 Hermès  
Avant d'en venir à l'essentiel de ce texte, je voudrais rappeler ce qu'était l'ambiance intellectuelle lorsque j'ai abordé la sociologie des médias et l'étude de la télévision, au milieu des années 60. Une équipe dominait la scène française : le CECMAS (Centre d'études des communications de masse), à l'École Pratique des Hautes Études (EPHE). Créé et animé par Georges Friedmann, le CECMAS réunissait des chercheurs comme Edgar Morin, Roland Barthes, Claude Bremond ou Christian Metz. Les analyses
more » ... Metz. Les analyses de contenu y étaient l'activité principale. Sans être soutenue explicitement ni théorisée, la conviction était que ces contenus passaient dans le public : les « mass media » façonnaient les esprits et fabriquaient de la « culture de masse ». La « clôture du texte » interdisait les études de la réception. Comme souvent, un problème écarté finissait par trouver une réponse implicite : si on n'étudiait pas la réception, c'est qu'elle n'avait pas au fond une grande importance dans le phénomène de la « culture de masse » ; pour l'essentiel, l'analyse des messages devait permettre de décrire les changements culturels de la société, « VEsprit du temps ». Il m'a semblé utile d'aller étudier sur le terrain le devenir de ces messages. HERMÈS [11][12] 1992 233 Michel Souchon « Le vieux canon de 75 » D'où une enquête conduite à Saint-Etienne, dans une école technique d'abord, puis dans l'ensemble des établissements scolaires. Les entretiens révélaient le travail important de la réception : l'humour, la distance critique, le scepticisme, la sélectivité, le refus des émissions cryptées livrées sans clés d'accès, la réinterprétation des messages avec l'outillage intellectuel et psychologique disponible, la recomposition des fictions dans un système narratif souvent différent de l'original, etc. 1 . Dans cette même enquête, j'ai voulu comparer les comportements et les jugements des élèves de l'école technique à ceux des jeunes des autres établissements de la ville. J'ai eu alors recours aux méthodes quantitatives pour analyser les différences des jugements et des modes de réception. Lorsque j'ai soutenu ma thèse, à la fin des années 60, Edgar Morin m'a reproché d'utiliser le « vieux canon de 15 » des enquêtes par questions fermées sur gros échantillon. Tout en reconnaissant que j'avais utilisé le « vieux canon » avec l'ardeur des néophytes, dans une grande débauche de « Chi deux » et de « tests de Kolmogorov-Smirnov », j'ai répondu en paraphrasant La Fontaine : «J'étais là. Telle chose m'advint ». J'ai été là. J'ai rencontré des gens qui avaient telles caractéristiques. Je leur ai posé telles questions. Il m'ont répondu de telle manière... Je crois encore qu'on peut défendre, au nom de la modestie et de l'honnêteté, les études de terrain. Y compris lorsqu'elles utilisent la méthodologie archaïque du questionnaire fermé. Dans mon travail professionnel au sein des organismes de recherche de la télévision, j'ai utilisé fréquemment des méthodes qualitatives. Par exemple, pour analyser les récits d'émissions de fiction produits par les jeunes. Et encore pour étudier les dessins d'enfants sur le thème de la télévision, ou, à la demande de l'Unesco, la lecture interculturelle des images. Et, plus récemment, dans le domaine en plein développement des tests d'émission. Pourtant, depuis 1970, je travaille beaucoup sur des pourcentages et des indicateurs statistiques. C'est en effet la part majeure de ce que les médias -et surtout, peut-être, la télévision -consacrent à l'étude de leur public. Si on présente un tableau à quatre cases : les enquêtes par sondages distinguées des études utilisant d'autres méthodes, le comptage des téléspectateurs distingué des autres thèmes d'étude, on voit bien qu'une seule case mobilise l'essentiel de l'argent et des recherches : celle qui regroupe les enquêtes par sondages destinées à connaître Γ« audience » (entendue au sens français : Γ« audience research » des anglo-américains recouvre le champ beaucoup plus vaste des travaux, thématiquement et méthodologiquement très divers, destinés à mieux connaître Y audience, c'est-à-dire le «public»). C'est pourquoi j'ai dû souvent, dans des conférences, des cours ou des séminaires, répondre aux critiques qui mettaient en question les nomenclatures, qui dénonçaient la manipulation dans le fait de poser telle question et de ne pas poser telle autre, etc. Toujours la réponse est : «J'étais là. Telle chose m'advint ». Au-delà de cette réponse un peu trop simple,
doi:10.4267/2042/15383 fatcat:powieuj575bnvfgfmuwwdlwkk4