Alfred de Vigny

Henri Chamard
1917 Modern Language Review  
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more » ... N homme que sa noblesse native d6tounait du vulgaire; d'une attitude un peu hautaine et d6daigneuse, mais aussi d'une sincerit6 peu commune; qui a v6cu dans l'ind6pendance et la solitude; qui, n6 serieux et triste, a beaucoup souffert de la vie, et qui s'est console silencieusement dans la pratique du stoicisme, le culte quotidien des travaux de l'esprit et le fervent amour du bien; Un artiste qui, pour 6tre incomplet et de souffle inegal, n'en a pas moins fidelement servi la religion de la beaut6; qui a plac6 son art tres haut, au-dessus des passions et des gouts de la foule; qui l'a congu comme l'expression vraie du monde des id6es sous la forme poetique des. symboles; et qui, r6alisant cet ideal de choix, nous a laiss6 des ceuvres fortes, d'une grande puret6 de lignes, d'une sEvere ordonnance et d'un coloris toujours sobre; Un penseur original, d'une rare puissance de reflexion; qu'une vue pessimiste des choses et l'entiere incroyance aux dogmes religieux n'ont pas empech6 d'aboutir k l'une des philosophies les plus g6nereuses qui soient; qui a d6fendu avec 6loquence quelques nobles id4es sociales, et qui a fond6 sur l'abn6gation, la fiert6 r6sign6e, le travail, le devouement et la pitie, toute une doctrine morale d'une singuliere energie; Telle est l'image qu'une lecture rep6tee de son journal et qu'un intime commerce avec son ceuvre nous ont laiss6e d'Alfred de Vigny. I. L'HOMME. II 6tait de petite noblesse, descendant d'un receveur de la ville de Paris anobli par Charles IX; mais, par un travers de sa nature qui persista toute sa vie et qui s'6tale complaisamment dans ses Memoires in-6dits, il eut toujours la prtention de se rattacher a la grandel. Toutefois, s'il resta fidele aux traditions de sa famille, tres fier de son titre de comte, il 6tait trop intelligent, il avait scrut6 trop k fond le sens des r6volutions 1 Cf. Ernest Dupuy, La Jeunesse d'Alfred de Vigny, dans le volume intitul6 La Jeunesse des Romantiques (1905), p. 145 sqq. This content downloaded from 129.115.103.99 on Wed, 18 Nov 2015 04:56:59 UTC All use subject to JSTOR Terms and Conditions HENRI CHAMARD politiques du siecle, pour ne pas voir que cette noblesse, dont il se r6clamait, 6tait 'morte socialement depuis 17891.' Aussi bien, l'crivain qu'il etait avait assez conscience que l'6clat de son nom lui venait moins de ses aieux que de lui-meme. Quelques mois avant de mourir, il disait, s'adressant a cette amante myst6rieuse qu'il appelle tva: Si l'orgueil prend ton coeur quand le peuple me nomrme, Que de mes livres seuls te vienne ta fiert6. J'ai mis sur le cimrier dore du gentilhomme Une plume de fer qui n'est pas sans beaut6. J'ai fait illustre un nor qu'on m'a transmis sans gloire. Qu'il soit ancien, qu'importe ? il n'aura de memoire Que du jour seulement ou mon front l'a porte2. Testament admirable, ou s'exprime avec force la hautaine pensee d'un homme fils de ses ceuvres et fier de ses oeuvres, qui sacrifie l'orgueil de la naissance au m6rite personnel et salue dans l'esprit un principe superieur de noblesse. I1 faut insister n6anmoins sur ces nobiliaires origines du poete des Destine'es. Par ]a s'expliquent certains traits de son caractere: cette distinction fonciere, qui lui fait repousser, dans l'ordre des id6es comme dans l'ordre moral, tout ce qui est commun ou bas; cette reserve dans les manieres, cette retenue dans les paroles, cette politesse un peu froide, qui n'exclut pas la bienveillance, mais qui pr6vient la familiarite; cette morgue de grand seigneur qui, jointe au sentiment de sa valeur propre, le rendait impatient de toute critique,-mAme quand la critique lui venait de l'Academie. Par la s'explique encore son dedain de la foule, ce degoit mainte fois affich6 pour 'la masse idiote' ou 'l'aveugle multitudeS,' ce prejuge d'aristocrate qui va jusqu'a lui faire ecrire: 'Le noble et l'ignoble sont les deux noms qui distinguent le mieux, a mes yeux, les deux races d'hommes qui vivent sur terre. Ce sont r6ellement deux races qui ne peuvent s'entendre en rien et ne sauraient vivre ensemble4.' C'est aussi la raison de son immense m6pris pour les assemblees politiques, oiu la mediocrit6 domine, ou le nombre fait loi. Tiraille douloureusement entre ses opinions de caste, qui le gardent fidele, quoique sans illusion,-par simple loyalisme,-au parti des Bourbons5, et ses rEflexions de penseur, qui lui font entrevoir dans les brumes de l'avenir l'ineluctable avenement d'une de'iocratie universelle6, il a i Journal d'un Poete, edit. Delagrave, p. 232. Dans la suite de cette etude, c'est toujours , cette 6dition que nous renverrons le lecteur. par Dorison, Alfred de Vigny poete-philosophe, 1892, p. 69): ' J'aurais l'air d'un trembleur ou d'un hypocrite, si je poussais la France a la republique; et pourtant elle est en democratie' depuis 1789.' 451 This content downloaded from 129.115.103.99 on Wed, 18 Nov 2015 04:56:59 UTC All use subject to JSTOR Terms and Conditions Alfred de Vtgny l'horreur du parlementarismel et ne pardonne pas a 'l'intrigante bourgeoisie' d'avoir brouill6 le roi et la noblesse2. A juger de si haut les choses politiques, il gagna du moins de conserver entiere son ind6pendance. D'autant plus a l'aise envers le pouvoir qu'il ne lui demandait ni places ni faveurs3, il se fit une loi de vivre a l'ecart, loin de tout ce qui put seulement compromettre l'inviolabilite de son droit de juger. 'Exempt de tout fanatisme, je n'ai point d'idole. J'ai lu, j'ai vu, je pense et j'6cris seul, independant4.' Cette fiere declaration, consignee des 1829 en son journal intime, il y filt constamment fidele. Dans ces retours sur le passe, dans ces examens de conscience qu'il faisait chaque annee le 31 decembre, il s'applaudissait avant tout et rendait graces au ciel que rien, au cours des mois enfuis, n'eut altere 'l'ind6pendance de son caractere et le sauvage bonheur de sa vie5.' Nul, a coup sur, ne se montra plus ombrageux, plus jaloux de sa liberte. Pour ne pas donner prise sur elle, il se renfermait dans sa solitude comme dans une forteresse. N'y penetrait pas qui voulait. Personne-pas meme ses meilleurs amis-ne sut jamais tout ce que cette solitude cachait de tristesses, de prioccupations, et parfois de souffrances6. Car il souffrait, et cruellement, de sa condition de fortune, trop pauvre pour tenir son rang, et d'ailleurs trop fier pour se plaindre. Mais on ne l'apprit que plus tard, quand son journal fut publie7. Ce qu'il ne dissimula point, ce qu'il affirma toujours hardiment, ce fut l'entiere liberte de sa conception d'art. Le meme esprit d'ind6pendance dont il s'inspirait dans la vie courante, regla ses rapports avec le public. I1 n'etait pas de ceux qui se plient aux gofits de la foule. Placant tres haut son ideal, il n'entendait pas y porter atteinte en le rabaissant aux vulgarites de la 'litt6rature industrielle8. Plut6t que de sacrifier, comme tant d'autres, a la vile popularit, il aima mieux se taire: lorsqu'il sentit qu'une separation s'etait faite entre le monde de ses reves et le monde exterieur, il ne cessa pas de produire, mais il cessa de publier. , p. 67: ' Le veritable citoyen libre est celui qui ne tient pas au gouvernement et qui n'en tient rien. Voila ma pensee et voila ma vie.'
doi:10.2307/3714831 fatcat:epyrh7imjfbztjjrwgfymlubam