La réalité de l'expérience de fiction

Serge Tisseron
2005 L'Homme (En ligne)  
Référence électronique Serge Tisseron, « La réalité de l'expérience de fiction », L'Homme [En ligne], 175-176 | juillet-septembre 2005, mis en ligne le 01 janvier 2007, consulté le 08 janvier 2017. URL : http:// lhomme.revues.org/29524 Ce document est un fac-similé de l'édition imprimée. © École des hautes études en sciences sociales Éditions de l'EHESS. Tous droits réservés pour tous pays. La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les
more » ... risée que dans les limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie, sous quelque forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage dans une base de données est également interdit. "CHÈRE ANNE, J'ai un problème. Je suis fan de la série australienne Brigade des mers (avec Catherine MacClements). Seulement, je la prends beaucoup trop à coeur. Dès qu'il se passe quelque chose de triste dans la série, je déprime. Comment prendre de la distance par rapport à ça ? Ce n'est qu'une série, je me sens ridicule, Anne. Merci ! " Cet appel à l'aide d'une jeune lectrice, publié dans un journal «100 % ados », pose des problèmes qui vont bien au-delà du rapport des adolescents à la fiction. Il résume assez brutalement ce qu'on pourrait appeler le paradoxe des fictions. Ce sont en effet les émotions que nous éprouvons face aux fictions qui nous « scotchent » à elles, mais que ces émotions nous paraissent soudain excessives et nous voilà honteux ! Nous nous sentons pris en flagrant délit d'y croire trop, alors que nous savons pourtant bien, comme le dit cette lectrice, que ce n'est « que de la fiction ». Et pourtant, si cette série ne déprimait pas autant cette lectrice, y seraitelle autant « accroc » ? En fait, l'être humain a inventé les fictions comme un espace où il peut à volonté, et sans danger, suspendre le sentiment de la réalité. La fiction interdit de penser qu'il s'agit de la réalité, mais pas d'y croire, « comme si c'était vrai ». Cette croyance rencontre pourtant ses limites lorsque ce qui est mis en scène est justement ce que nous préférerions oublier... Suspendre le sentiment de la réalité, pour s'en éloigner ou s'en rapprocher à volonté Suspendre le sentiment de la réalité et le réintroduire à volonté sont des fonctions essentielles de l'esprit humain, une sorte de respiration de la vie psychique. À tel point que nous sommes parfois tentés de le faire dans « la vraie vie ». Certaines personnes le font par exemple au volant de leur voiture : elles conduisent de manière à se procurer des émotions excitantes comme si cela ne prêtait pas à conséquence dans la réalité, alors que le risque d'un accident est évidemment considérable. Parfois, cette suspension du sentiment de la réalité n'a pas pour but de jouer avec des émotions qui sont jugées agréables, mais de se protéger contre des émotions ou des pensées éprouvantes. La personne qui se met dans un tel état d'esprit décide en quelque sorte de considérer les événements réels auxquels elle participe comme un jeu. Par exemple, dans le film de Patrick Rotman consacré à la guerre d'Algérie 1 , l'un des tortionnaires explique que les actes de barbarie qu'il accomplissait n'étaient plus vécus par lui comme faisant partie de la réalité. Dans le même sens, le cinéaste Michaël Haneke a dédié à la cruauté un film intitulé Funny games 2 , autrement dit « jeux amusants » ! Mais, bien que chacun d'entre nous puisse choisir à tout moment de gérer sa réalité comme un jeu, ce sont indéniablement les fictions qui nous le permettent le mieux... et c'est pour cela que nous les recherchons. Dans l'espace des fictions, rien n'est pourtant gratuit. La réalité concrète est suspendue, certes, mais c'est pour offrir à la réalité psychique un espace plus vaste où se déployer. La fiction permet alors à son spectateur de voir sa vie autrement, c'est-à-dire tantôt plus clairement -quand il est guidé par le désir de mieux comprendre certains ressorts cachés de son existence -, et tantôt à travers un voile opaque -quand il souhaite avant tout se masquer à lui-même certains aspects pénibles. C'est pourquoi certaines fictions se donnent comme un miroir révélateur de la société -Ressources humaines, de Laurent Cantet, en est un bon exemple -tandis que d'autres tentent de faire oublier à leurs public toute préoccupation concrète ou sociale, comme les romans « à l'eau de rose » ou les grands mélos du cinéma international. Que le même mot de « fiction » puisse désigner à la fois des spectacles qui affichent leur intention de faire oublier la réalité, et d'autres celle de s'en rapprocher, est évidemment une source de confusion. Diverses tentatives sémantiques s'emploient à la réduire. Certains auteurs de fiction parlent ainsi par exemple de « cinéma du réel » ou de « fiction du réel », tandis que du côté des documentaristes, on parle de « fausse fiction sur vrai vécu », de « fausse fiction sur vrai vécu en situation » ou encore de « fausse fiction sur vrai vécu en reconstitution » (Rossignol 2001). Ces distinctions, aussi intéressantes soient-elles, seraient pourtant fort dangereuses si l'on oubliait que c'est le récepteur lui-même qui fixe le statut accordé à l'oeuvre qu'il regarde. Il est toujours possible de refuser d'être renvoyé à soi par un spectacle qui vise pourtant cet effet ou, à l'inverse, de se mettre à réfléchir sur soi à partir d'un film dont ce n'est pas le but 3 . La fiction n'est pas caractérisée par le 132 Serge Tisseron
doi:10.4000/lhomme.1889 fatcat:6bo6avbrebc7dknq5ltqsjjetq