Lire L'Échec d'une prophétie

Jeanne Favret-Saada
2012 Raisons Politiques  
pas, pourtant, que ses deux compères aient été des chercheurs de second ordre. Stanley Schachter, surtout, marqua fortement la psychologie sociale et l'opinion américaine par son abord de plusieurs problèmes de société 4 . Quant à Riecken, il devint un méthodologue respecté de la psychologie sociale appliquée. L'enquête de terrain qu'effectuèrent les trois professeurs et huit étudiants fut entreprise pour vérifier la théorie de la "dissonance cognitive", que Festinger avait déjà commencée à
more » ... éjà commencée à élaborer et à laquelle il consacrera un ouvrage en 1957, The Theory of Cognitive Dissonance 5 . Une recherche, ou le roman d'une recherche ? When Prophecy Fails, ce livre écrit par des spécialistes de psychologie sociale, se présente au lecteur sans aucune référence à leur discipline ou même aux sciences humaines 6 . Il s'adresse vraisemblablement à des lecteurs cultivés, par exemple le public du New Yorker, friand des bizarreries de l'âme humaine. En témoigne l'étrangeté de la question initiale : lorsque la réalité désavoue une prophétie, comment ceux qui l'ont énoncée se comportent-ils ? S'ensuit une présentation du drame qui, fatalement, attend les "croyants désappointés". L'échec de la prédiction les plonge dans un état de "dissonance cognitive" qui leur fait percevoir une incohérence 4 Venu au MIT en 1946 pour étudier sous la direction de Kurt Lewin, Stanley Schachter en fut empêché par la mort du maître. Le Centre déménagea à Michigan pour y devenir un Institute for Social Research, et Schachter fit partie du voyage. Il prépara sa thèse sous la direction de Festinger, et publia ses premiers textes en collaboration avec lui. Après quoi il rencontra son domaine d'élection, l'articulation entre les facteurs physiologiques et psychologiques du comportement, surtout dans les émotions et les addictions. Il écrivit aussi une étude célèbre sur la "Bubba psychology", la sagesse des grand-mères juives qui expliquent les décisions économiques par des motivations irrationnelles (l'avidité et la peur).
doi:10.3917/rai.048.0013 fatcat:tlp3iqx2ujd6nhajkncnyljozm