Habermas et la question du nationalisme : le cas du Québec

Stéphane Courtois
2000 Philosophiques  
Le but de notre article est de montrer que les écrits politiques récents de Jürgen Habermas permettent de jeter un éclairage neuf sur la situation politique du Québec. Après avoir rappelé les principaux traits de sa conception du nationalisme à la lumière de sa théorie délibérative de la démocratie, nous relevons les forces et les faiblesses de sa position. Nous montrons que ses forces consistent à rendre plausible l'idée que la reconnaissance des identités collectives n'est pas incompatible
more » ... pas incompatible avec le système des droits individuels et que le recours à des droits collectifs n'est ni utile, ni nécessaire. Ses faiblesses, quant à elles, consistent à sous-évaluer l'État-nation comme idéal politique légitime pour les nations minoritaires et, conséquemment, dans la supposition que leur intégration à des systèmes fédératifs ouverts est l'unique voie raisonnable de solution à leurs problèmes. ABSTRACT. -The aim of our paper is to show that Jürgen Habermas's recent political writings enable us to throw a new light on Quebec's political situation. After having remembered the central features of his conception of nationalism in the light of his deliberative theory of democracy, we call attention to its strengths and weaknesses. Its strengths are to make plausible the compatibility between collective identities and individual rights while collective rights are seen as neither useful nor necessary. Its weaknesses are to underestimate the Nation-State as a legitimate political ideal for national minorities and to consider their integration into open federal systems as the unique reasonable way out of their problems. Que l'on puisse traiter, dans le cadre d'un article, des idées défendues par Habermas à propos du nationalisme, cela s'entend. Que l'on y ajoute « le cas du Québec », cela paraît, du moins de prime abord, quelque peu étrange. On ne voit d'abord pas très bien ce que le concepteur de l'éthique de la discussion pourrait, au juste, avoir à dire sur les problèmes relatifs au nationalisme québécois. L'expérience allemande du nationalisme et, pourrait-on dire, l'expérience européenne en entier ont peu à voir avec l'expérience québécoise du nationalisme. Qu'est-ce qu'un philosophe aussi étranger au phénomène du multiculturalisme que peut l'être Habermas pourrait apporter de nouveau au débat 1 ? Le but de notre article est, contrairement à cette vue des choses, de montrer que les écrits politiques récents du philosophe allemand 2 permettent 1. C'est là, par exemple, l'avis de Michel Seymour dans son dernier livre, La nation en question, Montréal, Éditions de l'Hexagone, 1999, p. 42 et p. 128-129. 2. Il faut compter parmi les écrits politiques récents de Habermas : Faktizität und Geltung. Beiträge zur Diskurstheorie des Rechts und des demokratischen Rechtsstaats (ciaprès : FG), Francfort, Suhrkamp, 1992 (trad. franç. par R. Rochlitz et C. Bouchindhomme,
doi:10.7202/004911ar fatcat:4idru2w5vfevxaehhcqy4m7zs4