Shiramine : drame musical en trois actes et douze scènes

Akira Tamba
2016 Ebisu  
Référence électronique Akira Tamba, « Shiramine : drame musical en trois actes et douze scènes », Ebisu [En ligne], 53 | 2016, mis en ligne le 10 décembre 2016, consulté le 30 décembre 2016. URL : http://ebisu.revues.org/1931 Ce document est un fac-similé de l'édition imprimée. © Maison franco-japonaise 、 Traduction Shiramine Drame musical en trois actes et douze scènes Akira TAMBA 丹波明* p. 239-270 | | Ebisu 53 2016 L'opéra Shiramine, écrit et composé par Akira Tamba, a été créé au Sumida
more » ... éé au Sumida Triphony Hall le 28 septembre 2014. Les derniers réglages ont eu lieu à la Maison franco-japonaise, où le compositeur résidait. Nous sommes heureux de pouvoir présenter dans les pages qui suivent le livret de cet opéra, précédé d'une explication du compositeur sur la genèse de son oeuvre et les principes esthétiques qui l'ont inspiré. Retour sur la genèse de l'opéra Shiramine L'histoire de Shiramine commence il y a 12 ou 13 ans avec la rencontre de deux hommes de lettres qui m'incitèrent à composer un opéra 1 . Nourrissant depuis quelque temps déjà le projet d'écrire une trilogie, je fus tout de suite intéressé par leur proposition. À cette époque, je souhaitais créer une oeuvre 1. « Gakugeki Shiramine tanjōtan » 楽劇 「白峰」 誕生票, Higeki kigeki 悲劇喜劇, n° 724, 2011-2, p. 19-21. Nous remercions la revue Higeki kigeki d'en avoir permis la traduction. Toutes les notes de cette version française sont des traducteurs. * Compositeur, musicologue. Akira TAMBA | Shiramine. Drame musical en trois actes et douze scènes 240 | ayant pour thème les trois religions que sont le christianisme, le bouddhisme et l'islam, et qui considérerait leurs interactions avec chaque société, avec chaque culture, ainsi que leurs implications sur la vie et les émotions quotidiennes, sur la pensée et les drames humains qu'elles provoquent. L'un des deux hommes évoqua la version de Shiramine des Contes de pluie et de lune 2 . Je lus alors cette nouvelle et j'acceptai immédiatement l'idée. Le texte, qui suivait la forme des nô d'apparition 3 , me permettait en effet d'appliquer le concept de jo-ha-kyū sur lequel j'ai beaucoup travaillé 4 . Il suscita par ailleurs chez moi toutes sortes d'idées sur plusieurs plans. Nous convînmes que l'un des partenaires prendrait en charge le premier et le deuxième acte, et que l'autre s'occuperait du troisième. Nous répartîmes les rôles en décidant que le premier et le troisième actes suivraient les principes des nô d'apparition, tandis que le second prendrait la forme d'un nô du monde réel 5 . Avant que le livret ne me soit envoyé, je terminai le prélude, la scène suivante durant laquelle le moine Saigyō lit les sûtras, ainsi que la scène où Saigyō et le bûcheron (en réalité l'esprit de l'empereur décédé Sutoku) échangent leurs noms, et c'est, à l'inverse de ce qui était prévu, finalement moi qui transmis aux scénaristes un texte rédigé en me conformant aux règles de présentation d'un personnage dans le nô. Quelques semaines plus tard, je reçus la première partie de l'acte I. Il s'agissait d'un 2. Ueda Akinari 上田秋成, Ugetsu monogatari 雨月物語 (1776), traduit, présenté et annoté par René Sieffert, Contes de pluie et de lune, Paris, Gallimard, 1956. Shiramine est la première nouvelle du recueil. 3. Le nô d'apparition (mugen nō 夢幻能) met en scène l'apparition d'un personnage surnaturel tel qu'un dieu, un démon ou encore un fantôme ; Zeami, La Tradition secrète du nô suivi d'Une Journée de nô, traduit du japonais par René Sieffert, Paris, Gallimard, coll. Connaissance de l'Orient,1960. 4. Le jo-ha-kyū 序破急 (littéralement « introduction, briser, rapide ») est un principe de mutation progressive utilisé dans les arts traditionnels et notamment le nô où il a été introduit par Zeami 世阿弥. Il consiste pour celui-ci en trois mouvements : jo renvoie à l'introduction (il correspond, dans la plupart des cas, à l'entrée en scène du waki 脇), ha est le développement, durant lequel le shite 仕手 raconte son histoire, tandis que kyū marque la conclusion. Akira Tamba a souvent présenté cette notion, par exemple en français dans La théorie et l'esthétique musicale japonaise du 8 e siècle à la fin du 19 e siècle, Paris, Presses orientalistes de France, 1992, ou La musique classique du Japon du xv e siècle à nos jours, Paris, Presses orientalistes de France, 2001, p. 11-14. 5. Un nô du monde réel (genzai nō 現在能) met en scène les sentiments humains dans une situation tragique. Zeami, op. cit. Ebisu 53 | long récitatif du bûcheron entrecoupé parfois de deux ou trois mesures d'accompagnement jouées par l'orchestre afin d'offrir quelques pauses au chanteur, le tout occupant environ cinquante minutes. Il me fallut demander un certain nombre de modifications : faire intervenir Saigyō trois ou quatre fois pour transformer la scène en dialogue 6 , tenter de remplacer par des synonymes à la prosodie ascendante les mots à la prosodie descendante qui tombaient aux endroits où la mélodie elle-même montait, raccourcir ou rallonger les phrases lorsque celles-ci ne coïncidaient pas avec la mélodie, modifier l'ordre des phrases lorsqu'elles ne s'accordaient pas avec le principe du jo-ha-kyū. Les librettistes acceptèrent tout d'abord mes modifications et proposèrent des solutions convenables, mais sans doute furent-ils ensuite débordés par mes demandes successives, car ils se retirèrent du projet. Pourtant mes requêtes n'étaient pas uniquement dues à mon entêtement, mais à une exigence de la musique elle-même. Il faut comprendre la différence qui existe entre le livret d'un opéra et celui d'une pièce de théâtre. Un opéra suit une structure musicale. Les éléments littéraires sont des matériaux qui guident le rythme de la musique, sa vitesse, sa mélodie, sa tonalité (triste, mystérieuse, gaie...). La structure musicale est issue ensuite d'un second processus de création qui fait appel à la sensibilité propre du compositeur. Au théâtre, à l'inverse, les scénaristes s'assurent de la structure de la pièce. S'il y a ajout éventuel de musique, celle-ci conserve la structure théâtrale et intervient comme un matériau psychologique venant renforcer l'effet dramatique. Elle joue un rôle d'« accompagnement musical ». Les conflits entre librettistes et compositeurs ont souvent pour cause la question du matériau souverain qui doit structurer l'oeuvre. C'est un problème que beaucoup de compositeurs et d'écrivains ont déjà vécu. Ce fut le cas par exemple lors de l'écriture de Pelléas et Mélisande, qui mena Debussy et Maeterlinck jusqu'au procès. Afin d'éviter ce genre de conflits, de nombreux compositeurs en sont venus à écrire eux-mêmes le livret en même temps que la musique. Wagner ou Messiaen en sont de bons exemples. C'est déjà ce qu'avait suggéré au xiv e siècle Zeami Motokiyo 世阿弥元清 (1363-1443). Cet acteur de nô, qui a laissé de nombreux ouvrages théoriques sur son art, préconisait qu'une seule et même personne se charge 6. Ce qui est plus conforme à la fois au texte original et à la structure d'un nô. Akira TAMBA | Shiramine. Drame musical en trois actes et douze scènes 242 | du scénario et de la musique. Dans son traité sur la Composition du nô (Nōsakusho 能作書, 1423), il explique : La composition d'une pièce de nô repose sur trois éléments : la matière, la disposition et l'écriture. Il faut connaître sa matière, savoir la disposer, et la rédiger de manière adéquate. On doit d'abord bien maîtriser l'histoire que l'on souhaite traiter, puis la disposer en cinq séquences respectant les trois mouvements jo, ha et kyū, et enfin écrire en choisissant les mots et la musique qui conviennent à l'ensemble. 能は種、作、書の三道より出たり。一に能の種を知ること。二に能を作ること。 三に能を書くこと也。本説の種をよくよく案得して、序・破・急の三体に五段に 作りなして、さて詞を集めて曲を付けて書き連ぬるなり。 Zeami précise qu'il est indispensable de franchir ces trois étapes pour concevoir et composer une pièce de nô. Il s'agit dans un premier temps de connaître parfaitement le sujet développé dans le morceau. Dans un second temps de structurer le sujet afin de le faire correspondre aux trois mouvements jo-ha-kyū. Enfin, de réunir les textes, poèmes et maximes en rapport avec le sujet et de poursuivre la rédaction avec ces éléments tout en y joignant la musique. Il faut ajouter quelques explications à propos des « trois mouvements jo, ha et kyū » qu'évoque Zeami pour décrire la seconde étape. Il s'agit d'un principe de base de l'esthétique traditionnelle japonaise qui tente d'organiser la structure des arts à fondement temporel 7 par une augmentation graduelle des stimulations. Les stimulations dont il est question ici sont la hauteur des sons, la vitesse, l'intensité ou encore la densité de la musique (le nombre de sons). Zeami explique que c'est par l'augmentation progressive de ces paramètres qu'il faut façonner un morceau. Nous comprenons de façon très claire ici que la structure du nô est une structure musicale. Pour mon opéra Shiramine j'ai dû exiger des auteurs qu'ils transforment les textes, le rythme et les mots afin de les ajuster au principe du jo-ha-kyū, ce qui a été le point de départ du conflit. C'est à cette période que je reçus du second librettiste le début de l'acte III. Ce troisième acte correspondant au kyū du jo-ha-kyū, les phrases se doivent d'être plus courtes et rythmiques. Or, le livret qui m'avait été 7. L'auteur reprend ici la distinction que fit Lessing dans son Laocoon (1766) entre arts du temps et arts de l'espace. | TRADUCTION 243 Ebisu 53 | envoyé était écrit dans un style kayō-kyoku 8 qui faisait craindre que l'acte devînt trop long, et dont on pouvait douter de la cohérence avec le style d'écriture épique du premier librettiste. J'abandonnai donc la composition de la musique de Shiramine pour entreprendre la rédaction de l'Esthétique du jo-ha-kyū à laquelle je voulais me consacrer depuis quelque temps déjà. Le livre a été publié en 2004 par la maison d'édition Ongaku no tomosha 9 . Durant les trois années de « refroidissement » qui furent nécessaires à sa rédaction, je pris la résolution d'écrire moi-même le texte en parallèle avec la musique, comme le conseillait Zeami, et pour cela de réunir les documents nécessaires. Nommément les Contes de pluie et de lune, le Dit de Hōgen 10
doi:10.4000/ebisu.1931 fatcat:vrcyd446nzbm7d2nzxpb5fw6si