Y a-t-il eu vraiment une rencontre entre Ricœur et la philosophie analytique?

Pascal Engel
2014 Études Ricoeuriennes / Ricoeur Studies  
Paul Ricoeur made a lot to introduce analytic philosophy in France during the 70s and 80s, and he engaged in a dialogue with a number of authors from this tradition, such as Austin, Strawson, Davidson or Parfit. This dialogue, though, was one---sided, since there was no discussion of his views by analytic philosophers. Moreover, Ricoeur often misunderstood or misprepresented the analytic views that he was discussing. So in many ways the Ricoeur's encounter with analytic philosophy was
more » ... sophy was unsuccessful, which does not mean that Ricoeur's discussions where unfruitful for his own work. Résumé: Paul Ricoeur a fait beaucoup pour introduire la philosophie analytique en France pendant les années 1970 et 1980, et il a entrepris un dialogue avec les auteurs de cette tradition, comme Austin, Strawson, Davidson ou Parfit. Mais ce dialogue est cependant resté unilatéral, car il n'y a pas eu de discussion des thèses de Ricoeur au sein de la tradition analytique. De plus Ricoeur a souvent mécompris les vues analytiques qu'il discutait. En ce sens il n'y a pas eu de rencontre entre Ricoeur et les philosophes analytiques, ce qui ne veut pas dire que les discussions par Ricoeur des philosophes anaytiques n'aient pas été fructueuses pour son oeuvre propre. Études Ricoeuriennes / Ricoeur Studies Directeur d'études (EHESS), Paris Quand Paul Ricoeur a commencé à s'intéresser à ce que l'on appelait déjà la philosophie analytique, au début des années 1970, ce courant était aussi mal connu qu'il était peu estimé (euphémisme). 1 Russell, son disciple Couturat et ce que l'on nommait avec mépris la "logistique" avaient été ostracisés par Goblot et Brunschvicg; le positivisme logique, dont le seul représentant français était l'infâme Louis Rougier, 2 avait été ostracisé par Bachelard et Canguilhem, et la philosophie oxonienne du langage ordinaire avait, à Royaumont en 1958, raté son entrée au Continent. 3 Lorsque, durant ce fameux colloque, Jean Wahl risque face aux "analystes" un "Je crois que nous sommes d'accord!," Ryle lui oppose un "J'espère bien que non!." Pendant les années 1960, une poignée de gens () lisaient Russell, Wittgenstein ou Carnap, mais l'image dominante était que la philosophie analytique ne s'occupe que de logique et de philosophie des sciences, et pas de sujets de philosophie classique, et encore moins des questions dont s'occupait la tradition phénoménologique. Quand René Schérer, Hubert Elie et Lothar Kelkel traduisaient les Recherches logiques de Husserl, ou quand Suzanne Bachelard écrivait sa thèse sur Husserl, pratiquement personne ne notait la similitude des questions que se posait la première phénoménologie de Husserl avec celles que posaient Bolzano, Frege, Moore, Russell, Carnap ou Wittgenstein. Encore moins soupçonnait---on qu'il pût y avoir une philosophie analytique de l'esprit, de l'action ou de l'éthique. Quand on lit ce que disent à cette époque les philosophes français (par exemple Foucault) 4 sur la philosophie analytique, on a l'impression qu'ils ont une sorte de vague perception de ce qu'il pourrait y avoir quelque chose d'intéressant là---dedans, mais qu'ils font peu d'efforts pour aller au---delà. Par ailleurs à cette époque très peu lisent de la philosophie en anglais et ceux qui ont fait leurs études dans les années 1970 se rappellent bien combien leurs professeurs et leurs condisciples considéraient avec mépris quelqu'un qui lisait Russell plutôt que des philosophes allemands dont le nom commence par un "H." Peu de choses prédisposaient Ricoeur, dont l'inspiration première venait de la philosophie réflexive de Lachelier, de Lagneau et de Nabert et qui avait commencé sa carrière philosophique par une phénoménologie de la volonté, à s'intéresser à des auteurs comme Austin, Strawson, Goodman ou Davidson. Ce qui l'y a conduit, comme il l'a expliqué dans de nombreux textes autobiographiques, c'est la nécessité de ce qu'il appelle un "détour par les signes," qui l'amena à s'interroger sur les théories de la métaphore et sur la sémantique de l'action. Plus tard, il discuta abondamment la philosophie de Rawls. Avec sa générosité native, sa culture protestante qui s'opposait à l'autoritarisme de la philosophie française, et sa conception collégiale du travail universitaire, Ricoeur contribua grandement à faire connaître ces auteurs et cette tradition, notamment en les faisant traduire dans la collection L'ordre philosophique, et en les discutant dans ses livres et articles, ainsi que dans son enseignement. Il contribua grandement à la diffusion de pensées pour lesquelles il n'avait pas de grande sympathie de prime abord. Pourtant, s'il y eut incontestablement des relations entre Ricoeur et certains auteurs de tradition Études Ricoeuriennes / Ricoeur Studies
doi:10.5195/errs.2014.238 fatcat:ub7xmbub4zbkxawbhnv52biizq