Invisibilité : sur l'épistémologie de la « reconnaissance »

Axel Honneth
2005 Reseaux : communication, technologie, société  
ans le prologue de son célèbre roman, L'homme invisible, le narrateur à la première personne, Ralph Ellison, parle de son « invisibilité » : ainsi que le raconte ce « je » toujours anonyme, il est bel et bien un homme de « chair et de sang », mais « on » ne souhaite tout simplement pas le voir ; « on » regarde directement à travers lui ; il est tout simplement « invisible », pour tout le monde. Quant à la manière dont il en est venu à être invisible, le narrateur répond que cela doit être dû à
more » ... ela doit être dû à la « structure » de « l'oeil intérieur » de ceux qui regardent ainsi implacablement à travers lui sans le voir. Il entend par là non pas leur « oeil physique », non pas un type de déficience visuelle réelle, mais plutôt une disposition intérieure qui ne leur permet pas de voir sa vraie personne. C'est seulement quelques pages plus loin que le lecteur apprend incidemment que la personne qui fait état de son invisibilité est Noire ; que ceux qui regardent à travers lui de cette manière sont, au passage, désignés comme « Blancs ». A travers ces jugements agressifs, colériques et brusques du narrateur à la première personne, le « prologue » crée un scénario qui décrit une forme particulièrement subtile d'humiliation raciste contre laquelle le protagoniste noir lutte tout au long du roman : une forme qui rend invisible, fait disparaître, n'impliquant évidemment pas une non-présence physique mais plutôt une non-existence au sens social du terme. Dans ce qui suit, je partirai de la signification métaphorique du concept d'invisibilité, afin de traiter la question de la façon dont nous pouvons saisir l'acte de la « reconnaissance » au plan épistémologique. Je pars de l'hypothèse selon laquelle la différence entre ces deux formes d'invisibilité est éclairante pour notre propos parce qu'elle révèle indirectement ce qui doit être ajouté à la perception d'une personne -en vue de la connaître -pour la transformer en un acte de reconnaissance. Je commencerai par établir la différence entre la signification littérale et la signification figurative de « l'invisibilité ». Cela me permettra ensuite dans les deux dernières parties de traiter directement la question de la signification de la reconnaissance. * * Ce texte a fait l'objet d'une publication antérieure en français sous le titre « Visibilité et invisibilité : sur l'épistémologie de la reconnaissance », in Revue du MAUSS, « De la reconnaissance », n° 23, 2004, p. 136-150. La présente version est légèrement revue et 42 Réseaux n° 129-130
doi:10.3917/res.129.0039 fatcat:6tfklr6mafce5ij3yn7z6mwuay