Qui a peur des qualia corporels?

Jérôme Dokic
2000 Philosophiques  
Les qualia, considérés comme des propriétés intrinsèques de nos expériences, ne sont pas toujours bien accueillis par les matérialistes, qui préfèrent les considérer comme des propriétés intentionnelles présentées dans l'expérience. Je me demande si cette forme de réductionnisme s'applique aux qualia de la conscience corporelle. Selon la théorie matérialiste standard, l'objet intentionnel de l'expérience de la douleur, par exemple, est un dommage physique. Mais cette théorie ne rend pas compte
more » ... e la différence phénoménale entre ressentir une douleur « de l'intérieur » et la percevoir « à l'extérieur ». J'esquisse une autre analyse réductionniste, compatible avec le m atérialisme, selon laquelle l'objet intentionnel de la conscience corporelle, contrairement à celui de la conscience externe, dépend de manière constitutive de l'expérience du sujet. Summary. Qualia, conceived as intrinsic properties of experiences, are not always welcomed by materialists, who prefer to see them as intentional properties presented in our experience. I ask whether this form of reductionism applies to the qualia of bodily awareness. According to the standard materialist theory, the intentional object of pain experience, for instance, is a bodily damage. This theory, though, is unable to account for the phenomenal difference between feeling pain "inside" and perceiving it "outside" (seeing oneself or another in pain). I sketch another reductionist analysis which is compatible with materialism, and according to which the intentional object of bodily awareness, unlike that of external perception, constitutively depends on the subject's experience. I. Les qualia et la conscience intentionnelle « Pour un matérialiste, aucun fait n'est accessible qu'à une seule personne » 1 . Et pourtant, certaines de nos expériences -principalement celles qui relèvent de la conscience perceptive et de la conscience corporelle -semblent avoir une qualité intrinsèque, un « caractère phénoménal » souvent considéré comme étant essentiellement privé. Thomas 1 Dretske, Fred, Naturalizing the Mind, Cambridge (Mass.), MIT Press, 1995, p. 65. 2 Nagel (ou plutôt ses traducteurs) parle d'un « effet que cela fait » d'avoir une expérience de ce type 2 . Cet « effet » est déterminé par les qualia associés à notre expérience, auxquels il nous semble avoir immédiatement accès par introspection. Plutôt que d'éliminer les qualia, qui sont profondément enracinés dans notre vie consciente telle que nous la concevons, certains philosophes préconisent de renoncer à la thèse selon laquelle ils sont des propriétés phénoménales intrinsèques de nos expériences 3 . Fred Dretske écrit à propos de la perception externe que « la qualité de l'expérience, la manière dont les choses nous apparaissent au niveau sensoriel, est constituée par les propriétés de celles-ci telles qu'elles nous sont représentées » 4 . Ce qui nous apparaît comme des qualités de l'expérience sont en réalité des propriétés présentées dans l'expérience. Comme ces propriétés sont typiquement extérieures au sujet et à ses états mentaux, le programme qui consiste à réduire les qualia à des propriétés ou à des aspects de la scène objective perçue repose sur une forme d'externalisme. Il s'agit en fait d'une espèce assez radicale d'externalisme, puisque toutes les propriétés de l'expérience immédiatement accessibles à la conscience sont attribuées à la scène objective perçue. Comme le dit Robert Kirk, c'est un programme « ultra-externaliste », puisqu'il a pour but de « donner une explication philosophique de tous les aspects de la conscience uniquement sur la base du contenu des états mentaux déterminé de manière externe » 5 . La réussite d'un tel programme est soumise à plusieurs conditions. Elle dépend avant tout de la possibilité d'une théorie matérialiste ou naturaliste de l'intentionnalité 6 . Une autre condition concerne la nature des objets intentionnels eux-mêmes. La réduction des qualia à des propriétés présentées dans l'expérience ne sert le matérialisme que dans la mesure où celles-ci sont elles-mêmes objectives et naturelles. Or on a affirmé l'existence de qualités phénoménales représentées comme étant instanciées par les objets eux-mêmes de la scène 2 Nagel, Thomas, « Quel effet cela fait-il d'être une chauve-souris ? », in Questions mortelles, traduction P. Engel et C. Engel-Tiercelin, Paris, PUF, 1983. 3 Selon une autre option, l'existence de qualia considérés comme des propriétés intrinsèques de l'expérience est compatible avec une vision matérialiste ou naturaliste du monde ; cf. par exemple Shoemaker, Sydney, The firstperson perspective and other essays, Cambridge, CUP, 1996, p. 264. Shoemaker rejette également l'idée selon laquelle les qualia sont directement accessibles à la conscience ; ils sont connus pour ainsi dire par description. Un doute est alors permis : Shoemaker rend-il vraiment justice à la notion intuitive de qualia ? 4 Dretske, Naturalizing the Mind, p. 1. 5 Kirk, Robert, Raw Feeling, Oxford, Clarendon Press, 1994, p. 54. Hormis Dretske, d'autres représentants de ce programme (ou d'une variante plus ou moins radicale de celui-ci) incluent Harman, Gilbert, « The Intrinsic 6 Il y a certes des différences importantes entre ce qui est matériel, ce qui est physique et ce qui est naturel, mais elles ne jouent pas un rôle substantiel dans cet essai. perçue, et non directement par l'expérience. Ces qualités seraient pourtant constituées, en définitive, par des relations entre ces objets et le sujet conscient, éventuellement par l'entremise de propriétés intrinsèques de son expérience 7 . Je laisserai de côté, dans cet essai, le problème de la naturalisation de l'intentionnalité, pour me concentrer sur celui de la réduction des qualia corporels à des propriétés intentionnelles (des propriétés présentées dans l'expérience). Par « qualia corporels », j'entends les qualia associés à la conscience du corps propre, c'est-à-dire à l'expérience directe que nous avons, « de l'intérieur », de notre propre corps et des conditions dans lesquelles il se trouve. Lorsque j'ai mal à la jambe, ou que je ressens un picotement dans le bras, j'ai conscience qu'une partie de mon corps se trouve dans une certaine condition qui m'est ainsi directement accessible. Le cas de la conscience corporelle est particulièrement important pour le défenseur du réductionnisme. Premièrement, cette forme de conscience est incontestablement associée à des qualia, à tel point que le langage ordinaire reconnaît plus volontiers l'existence des sensations corporelles que celle des sensations visuelles, auditives ou olfactives. Deuxièmement, la thèse selon laquelle la conscience corporelle a une dimension 4 II. L'objectivité de la conscience corporelle La conscience corporelle a -t-elle un objet intentionnel ? Est-elle une forme de perception objective ? Si c'est le cas, la perception consciente est un genre qui comporte (au moins) deux espèces : la conscience externe (la vision, le toucher, l'ouïe, etc.) et la conscience corporelle. Il y aurait donc une essence de la perception plus générale que celle de la perception externe, et qui définit également la conscience corporelle. On peut commencer par dégager trois traits fondamentaux qui participent clairement de l'essence d e la perception externe 9 , et qui semblent s'appliquer aussi à la conscience corporelle : 1. Une condition minimale de la perception objective concerne la localisation spatiale. Concevoir une expérience objective, c'est avant tout concevoir une expérience spatiale 10 . Je peux en principe localiser les objets de la conscience visuelle sur la seule base de mon expérience. Normalement, les objets de la conscience corporelle sont localisés dans le corps propre, ressenti comme ayant une certaine épaisseur spatiale. L'objet de mon expérience corporelle peut être localisé de manière essentiellement vague, comme lorsque je ressens une douleur diffuse dans l'ensemble du corps, mais il est souvent localisé assez précisément, comme lorsque je viens de me piquer le doigt avec une aiguille à coudre. De même qu'il est difficile d'imaginer un son qui ne vienne de nulle part, il est difficile d'imaginer une sensation corporelle qui n'ait aucune signification spatiale. C'est parce que l'objet de la conscience corporelle se présente comme étant localisé que certains phénomènes caractéristiques de la perception objective sont possibles. Par exemple, je peux avoir une douleur à la main gauche et une autre, exactement similaire, à la main droite ; la distinction entre deux douleurs qualitativement similaires mais numériquement distinctes est rendue intelligible par la dimension spatiale de la conscience corporelle. Le rapport constitutif des sensations corporelles à l'espace nous permet également 8 Cf. Searle, John, « Intentionality (1) », in Guttenplan, Samuel (ed.), A Companion to the Philosophy of Mind, Oxford, Blackwell, 1994, p. 380. 9 Shoemaker, The first-person perspective, pp. 204-6, propose une liste de huit traits constitutifs de la perception sensorielle [sense-perception]. Le premier trait mentionné ici ne figure pas explicitement dans sa liste, mais il permet sans doute, avec celui qui concerne l'attention, d'expliquer d'autres traits moins fondamentaux. Par exemple, la perception objective permet de prendre conscience de faits parce qu'elle est avant tout une conscience d'objets (trait 3 chez Shoemaker) ; elle permet aussi d'avoir des informations qui identifient l'objet de la perception (trait 4). 10 Cf. Strawson, Peter F., Les individus, traduction A. Shalom et P. Drong, Paris, Seuil, 1973, ch. 2, et Evans, Gareth, « Things Without the Mind », in Collected Papers, Oxford, OUP, 1985 d'envisager une douleur qui se déplace le long du bras ou, pourquoi pas, deux douleurs qualitativement différentes qui se « croisent » sur la surface du corps sans se confondre. 2. Une autre notion fondamentale liée à la perception objective est celle d'attention. Il y a sans doute une notion d'attention spécifique à l'expérience de type perceptif, par opposition à la pensée consciente 11 . Je peux porter mon attention successivement sur différentes régions de mon champ visuel. (Le concept d'attention et celui de champ perceptif sont d'ailleurs étroitement liés.) De même, je peux porter mon attention sur la douleur que je ressens au pied droit, puis sur celle que je ressens à la main gauche. Par ailleurs, porter son attention visuelle sur un objet permet typiquement de recueillir davantage d'informations sur lui. Il en va de même pour la conscience corporelle. Je peux me concentrer sur ma douleur et lui découvrir, sur la base de mon expérience attentive, de nouvelles propriétés. 3. On pose souvent comme principe que là où il y a perception objective, il doit y avoir la possibilité d'illusions ou d'hallucinations. Si je suis capable de percevoir une table réelle devant moi, je peux également être victime d'une illusion : il n'y a aucune table devant moi (hallucination) ou je perçois la table comme ayant des propriétés qu'elle n'a pas réellement (illusion) 12 . Il est vrai que la notion d'illusion ou d'hallucination de la conscience corporelle n'est pas solidement ancrée dans l'usage ordinaire, mais nous sommes au moins enclins à l'utiliser jusqu'à un certain point. Par exemple, le sujet victime d'une douleur « référée » croit ressentir la douleur dans son bras alors qu'elle concerne en réalité son coeur. Le patient qui, après une amputation, a des sensations dans sa jambe fantôme a une hallucination. Enfin, je peux corriger mon jugement à l'égard d'une sensation corporelle -je pensais qu'il s'agissait d'une sensation de pression, et je me rends compte que c'est en fait une douleur légère 13 . Je supposerai ici que ces traits doivent être pris au sérieux, et qu'il est difficile d'en rendre compte simplement en invoquant la thèse suspecte selon laquelle nous « projetons » 11 Cf. Peacocke, Christopher, « Conscious Attitudes, Attention, and Self-Knowledge », in Wright, Crispin, Smith, Barry C. et Macdonald, Cynthia, Knowing Our Own Mind, Oxford, OUP, 1998. 12 Cette distinction, entre illusion et hallucination, vient de Austin, John L., Le langage de la perception, traduction P. Gochet, Paris, Armand Colin, 1971. Le principe qui lie la capacité de perception véridique à la possibilité d'être victime d'une illusion est compatible avec la « théorie disjonctive de la perception », selon laquelle un acte particulier de perception véridique n'aurait pas pu être illusoire (cf. Hinton, James, Experiences, Oxford, Clarendon Press, 1973). 6 dans l'espace des sensations corporelles dénuées de signification spatiale. Toutefois, certains philosophes acceptent la thèse selon l aquelle la conscience corporelle est spatiale, mais refusent de la considérer comme une forme de perception objective. Pour la tradition phénoménologique, la conscience corporelle ne présente pas au sujet un état de choses objectif, à la manière de la perception externe. Si la douleur, par exemple, m'est présentée dans un « espace douloureux » 14 , elle n'est pas un « objet » dont je pourrais avoir l'expérience à partir de plusieurs points de vue différents, comme lorsque je varie l'angle sous lequel j'observe une table. C'est toujours et nécessairement à partir du même point de vue que je fais l'expérience de ma douleur (celui de mon propre corps), ce qui indiquerait que l'on ne peut pas parler, au sens strict, de perception objective 15 . Du point de vue matérialiste, toutefois, la position phénoménologique est une pétition de principe. Si l'on peut montrer que l'objet de la conscience corporelle est de même nature que celui de la perception externe, la même chose pourra en principe être perçue de deux « points de vue » différents. Considérons l'expérience de la douleur. Selon la Théorie Matérialiste Standard (TMS), l'objet intentionnel de cette expérience est un dommage ou un désordre physique relatif à une partie de mon corps plus ou moins délimitée. Lorsque j'ai mal au bras, mon expérience me présente un tort corporel d'un certain type -mon bras est meurtri, blessé, irrité, dérangé. Comme le dit Dretske, « De même que l'expérience visuelle d'un arbre est la conscience [awareness] d'un objet non conscient (l'arbre), la douleur est une conscience d'une condition corporelle non consciente (une partie blessée, foulée ou malade) » 16 . Des remarques analogues valent mutatis mutandis pour les autres sensations corporelles. La conscience corporelle a un objet intentionnel, mais celui-ci fait partie du domaine d'objets reconnu par le matérialiste. La TMS peut être motivée par des arguments physiologiques. On peut dire, avec Shoemaker, qu'un trait stéréotypique supplémentaire de la perception objective est le fait que
doi:10.7202/004917ar fatcat:qt4nahiwizhl3ki4mtsplblwnu