Pro-occidentalisme des gouvernements et opinions publiques au Moyen-Orient : une fracture consommée ?

Jean-Christophe Augé
2003 Revue internationale et stratégique (En ligne)  
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more » ... est interdite sauf accord préalable et écrit de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage dans une base de données est également interdit. Powered by TCPDF (www.tcpdf.org) © Armand Colin | Téléchargé le 21/12/2020 sur www.cairn.info (IP: 207.241.231.83) © Armand Colin | Téléchargé le 21/12/2020 sur www.cairn.info (IP: 207.241.231.83) Dans un contexte marqué par la montée des tensions en Irak, une désespérante impasse sur le front israélo-palestinien, c'est bien l'image de la fracture sinon celle du divorce qui semble plus que jamais de mise pour décrire les rapports entre gouvernements et opinions publiques au Moyen-Orient 1 . Comme si, culminant en une sorte de paroxysme, les tensions régionales rendaient chaque jour un peu plus insurmontable La revue internationale et stratégique, n°49, printemps 2003 * Doctorant rattaché au Centre d'études et de recherches internationales (CERI), ancien allocataire du Centre d'études et de recherches sur le Moyen-Orient contemporain (CERMOC) à Amman. Ce texte a été remis au début du mois de janvier 2003 et ne peut donc tenir compte des développements intervenus depuis. 1. Passons sur l'ambiguïté propre à la catégorie de Moyen-Orient, créée en 1902 par l'amiral et géostratège américain Alfred Mahan. Nous l'utiliserons ici plutôt dans l'acception qu'elle a acquise en France, où elle se substitue peu à peu à celle, plus ancienne et plus restreinte, de Proche-Orient, en englobant de surcroît l'ensemble de la zone péninsule Arabe -golfe Persique. Mais, le cas échéant, nos remarques pourront concerner le Maghreb. Dans les pays anglo-saxons, le Moyen-Orient recouvre une zone beaucoup plus vaste, allant assez souvent jusqu'à inclure le Maghreb à l'ouest, le Pakistan, l'Afghanistan et l'Asie centrale à l'est. Une telle imprécision serait évidemment vénielle si elle ne se doublait pas, fréquemment, d'une mise en équation de la région ainsi définie, dans sa plus grande expansion, avec l'hypothétique « monde musulman » cher à l'« orientalisme » traditionnel tel que l'a « déconstruit » Edward Saïd dans son célèbre essai. À bien des égards commode, la catégorie de « monde musulman » apparaît critiquable tant du point de vue de ses présupposés heuristiques, de l'impasse qu'elle fait sur la diversité historique, culturelle, d'un « monde » littéralement pensé « sans histoire », qu'au regard de ses implications pratiques. Si l'islam et son utilisation dans le champ politique font sens, c'est évidemment à condition de les replacer dans des contextes sociohistoriques précis. D'autant qu'à la différence majeure du « réseau de réseaux » déterritorialisé et mondialisé que constitue Al-Qaïda (suivant une structure de type Internet, en somme), les mouvements islamistes de masse s'enracinent, de plus en plus, dans le cadre étatique ou stato-national aussi récent soit-il, comme le montre Olivier Roy dans L'Islam mondialisé, Paris, Le Seuil, 2002. Notre propos couvrira donc ici le monde arabe, plus exactement ceux de ses États qui, de manière plus ou moins visible, et depuis plus ou moins longtemps, semblent engagés dans une politique « pro-occidentale ». En dehors de la sphère arabe, l'Iran, officiellement compris par Washington dans l'« axe du Mal », semble de ce fait a priori plutôt exclu de ces pages, malgré le rapprochement bien réel entrepris avec l'Europe et les tentatives esquissées en direction des États-Unis, en particulier depuis l'élection du président Mohammad Khatami. Au demeurant, il n'est pas du tout certain, au contraire, que, si tant est qu'on puisse la sonder, l'« opinion publique » exprime aujourd'hui plus qu'il y a vingt ans un rejet de toute orientation occidentale, notamment dans le domaine culturel. Sur le sujet, voir Farhad Khosrokhavar, Olivier Roy, Iran : comment sortir d'une révolution religieuse ?, Paris, Le Seuil, 1999. Quant à la Turquie, pilier des États-Unis dans la région et membre de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN), elle exigerait des développements propres. © Armand Colin | Téléchargé le 21/12/2020 sur www.cairn.info (IP: 207.241.231.83) © Armand Colin | Téléchargé le 21/12/2020 sur www.cairn.info (IP: 207.241.231.83) le fossé séparant les pouvoirs en place de populations écoeurées par la tournure des événements. Un fossé qu'illustre la répression ou l'interdiction, ces derniers mois, de manifestations de solidarité avec les Palestiniens ou les Irakiens dans divers États arabes, en principe « frères ». Disons-le d'emblée : aussi justifié soit-il par les faits, un tel point de vue ne saurait conduire, pour autant, à sous-estimer les facteurs ou les dynamiques d'ordre plus strictement interne, qui hypothèquent aussi, et parfois depuis longtemps, la légitimité des dirigeants 1 . Cette précision primordiale étant faite, l'actualité n'en invite pas moins à examiner en quoi c'est aussi sur les enjeux régionaux et internationaux que se télescopent, d'une part, les orientations de dirigeants plutôt pro-occidentaux et, d'autre part, celles d'opinions de ce fait susceptibles d'apparaître, quant à elles, à tort ou à raison, antioccidentales. Cette opposition pourrait même sembler d'autant plus patente que, dans l'après-11 septembre, les gouvernements du Moyen-Orient sont invités, au nom de la lutte contre la terreur, à affirmer avec toujours plus de clarté leur engagement au côté de l'Occident. L'aggravation concomitante des abcès de fixation palestinien et irakien risque, partant, d'accroître encore davantage le mécontentement de leurs opinions -avec ce que cela implique quant aux moyens choisis par ces mêmes pouvoirs pour faire face à ce mécontentement, notamment en matière de libertés publiques 2 . Toutefois, si l'orientation globalement pro-occidentale de la majorité des régimes moyen-orientaux semble difficile à nier, ne convient-il pas plutôt d'insister ici sur leur alliance, pour le moins asymétrique, avec la seule « hyperpuissance » 3 , et de revenir, LA REVUE INTERNATIONALE ET STRATÉGIQUE
doi:10.3917/ris.049.0079 fatcat:cokzjaixdfetre6tk4mgqepr2u