MUSIQUE DU VOYAGE, MUSIQUE DE L'ÉCRITURE. LES FONDEMENTS D'UN PARADIGME DANS L'USAGE DU MONDE

Raphaël Piguet
unpublished
Écrivain-musicien, tel est le nom que je voudrais donner à Nicolas Bouvier, plutôt qu'écrivain-voyageur 1 », disait Nadine Laporte. De fait, la musique joue un rôle prépondérant dans l'écriture de Bouvier, mais l'alternative est artificielle. Loin de s'opposer au voyage, la musique l'accompagne et le soutient, voire lui donne, au moins rétrospectivement, sa raison d'être. Si un célèbre passage de l'« Avant-propos » de L'Usage du monde est devenu un poncif du genre en proclamant qu' « un voyage
more » ... nt qu' « un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu'il se suffit à lui-même. On croit qu'on va faire un voyage, mais bientôt c'est le voyage qui vous fait, ou vous défait 2 », ces motifs s'avèrent après coup principalement musicaux. La musique détermine en effet l'orientation de l'errance, ainsi que le raconte Bouvier dans Routes et déroutes : [Thierry Vernet et moi] avons fait de nombreuses randonnées ensemble, notamment en Yougoslavie et en Grèce, et nous avons été tellement séduits par la richesse de la musique populaire que nous y sommes retournés à maintes reprises. C'est ainsi que la direction vers l'est a été donnée. [...] Nous avons découvert par la porte d'or de la musique bosniaque, l'une des plus belles, cet admirable folklore qui pulse dans tous les Balkans 3 . Malgré une déclaration préliminaire qui range l'auteur sous la bannière baudelairienne de ceux qui « partent pour partir », un désir de musique le guide donc. Musique balkanique en particulier, dotée de vertus spécifiques, qui tire un long trait filigrané à travers L'Usage du monde et, au-delà, à travers l'oeuvre entière. Toujours prêts à dégainer leur fidèle enregistreur Nagra 4 , Nicolas Bouvier et Thierry Vernet s'apparenteront ainsi au cours de leur périple à de véritables ethnomusicologues 5 . Pourtant, si la musique sert, comme le proposait Jacques Meunier, de « pré-texte 6 » au voyage, il est significatif que l' « Avant-propos » la passe sous silence : « la musique et l'ineffable 7 », pour reprendre le titre d'un petit livre contemporain de L'Usage du monde, font bon ménage. Le récit renonce à gloser sur les raisons du voyage, qui demeurent précisément ineffables. Rétrospectivement cependant, elles s'avèrent musicales : la quête sera celle d'une forme d'expression qui outrepasse largement les capacités du langage, ce que Bouvier se plaît souvent à rappeler. Mais les compères ne se contentent pas d'enregistrer les airs entendus en chemin, ce qui les pousse parfois à s'écarter sensiblement d'une quelconque trajectoire rectiligne. Eux-mêmes sont musiciens, relativement chevronnés, l'un à la guitare, l'autre à l'accordéon. Plus d'une fois, ils se font interprètes, pour faire guincher des militaires turcs ou de vieux Écossais nostalgiques. Performances écoutées ou jouées, la musique rythme ainsi leur parcours, traçant par ses qualités, ses surgissements ou ses disparitions, la ligne de fuite suivie par les voyageurs genevois. Mais elle prend aussi valeur métaphorique : elle fonde un paradigme qui permet en retour de décrire l'expérience lorsqu'elle touche à l'indicible. C'est alors tout un réseau analogique qui se met en place dans l'écriture de l'errance. De référentielle et littérale, la musique se mue en métaphore polyvalente, capable de circonvenir, au moins partiellement, les apories du langage : si les mots « ne peuvent exprimer pleinement ni l'horreur ni la félicité de vivre 8 », le champ sémantique de la musique trace les contours de l'ineffable, le circonscrit et supplée aux carences du discours. La musique, à bien des titres, est une échappatoire complémentaire de celle qu'offre le déplacement dans l'espace : tous deux participent d'un art commun, celui de la fuite bien comprise : une « fuite positive » (RD, p. 1341). L'oeuvre entière de Nicolas Bouvier, ainsi, peut ressembler à une fugue élégante, avec ses sujets et ses réponses, ses strettes parfois douloureuses, ses jeux d'échos, ses modulations et ses répétitions. Le rapprochement semble facile, abusif peut-être. Pourtant, pour bien entendre la place fondamentale qu'occupe ce motif dans son écriture, la réflexion musicale doit s'étendre, par-delà le seul Usage du monde, à l'ensemble d'une pensée modelée par l'expérience matricielle du voyage. Comme pour plusieurs de ses contemporains 9 , la musique devient pour Bouvier un principe d'intelligibilité du réel, parce qu'elle propose le modèle, sensible et réduit, de ses agencements intimes et conjugue avec grâce pluralité et unité. L'idée n'est pas neuve ; elle remonte au moins à Pythagore. Ce qui l'est, en
fatcat:nv7bplnshfbpbpdcqxzf4dg33i