PASCALE MORMICHE, STANIS PEREZ (ÉD.), Naissance et petite enfance à la cour de France (Moyen Âge-xixe siècle), Villeneuve d'Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2016, 232 p., ISBN 978-2-7574-1379-1

Marie-France Morel
2018 Revue d'histoire moderne et contemporaine  
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more » ... sauf accord préalable et écrit de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage dans une base de données est également interdit. Powered by TCPDF (www.tcpdf.org) Document téléchargé depuis www.cairn.info ---207.241.231.108 -09/03/2020 12:16 -© Belin Document téléchargé depuis www.cairn.info ---207.241.231.108 -09/03/2020 12:16 -© Belin Comptes rendus Fureur divine, publié en anglais par Darrin McMahon en 2013, paraît en traduction française avec le même sous-titre programmatique que sa version originale : « Une histoire du génie ». Dans un style très fluide et agréable, l'auteur, professeur d'histoire européenne aux États-Unis (Dartmouth), se propose de faire une « histoire des idées », malgré la mauvaise presse du genre dans l'espace académique francophone. Connu pour son histoire du bonheur (Happiness, A History, New York 2006), l'auteur se lance donc dans le pistage d'un mythe de la modernité, le génie, « besoin » qu'il fait remonter jusqu'à l'Antiquité, pour faire l'histoire de ce qu'il définit comme « des représentations kabbalistiques de Dieu » dont « nous avons besoin, même s'il nous remplit d'envie ou nous met mal à l'aise ». Cette histoire longue-période commence avec celle du genius, gardien spirituel reliant l'individu antique au divin tout au long de sa vie et qui, tout en gardant un lien indéfectible avec le religieux, aurait fini par muter progressivement en « génie moderne », cet individu hors du commun empli d'une force sacrée -ce que D. McMahon finit par appeler aussi « sainteté » -avant les dérives que l'on sait dans les dictatures totalitaires du xx e siècle, versant négatif d'un côté plus positif qui aurait eu en Einstein sa plus belle incarnation. Tantôt présenté comme l'histoire d'une construction sociale, tantôt comme une chronique jamais faite des mutations progressives d'un mot et d'une fonction, l'ouvrage ne cherche pas à expliquer la naissance du génie dont on finit par déduire qu'il est une fonction ou une structure à peu près permanente selon les cultures. Sa question centrale est plutôt de comprendre la naissance et l'histoire du génie face à deux évolutions décisives : le « retrait de Dieu » et le rejet des médiations vers lui (anges, prophètes, saints, apôtres, esprits), qui auraient laissé les hommes seuls face au divin ; la naissance de la croyance dans l'égalité humaine, contexte dans lequel les sociétés modernes auraient eu d'autant plus besoin de justifier l'existence d'individus d'exception. Un premier chapitre puise dans les auteurs grecs et romains pour comprendre le genius, intelligence divine extérieure à l'individu, puissance de vie hors du commun, dont le δαίμων de Socrate finit par être l'exemple le plus marquant -des générations de poètes et de philosophes allaient disserter de ses dons comme de ses dangers, le rejet par Platon des poètes prenant sens dans ce contexte. Les imperatores romains, Auguste au premier chef, se seraient inspirés du genius pour mieux asseoir leur autorité politique. Le chapitre suivant, « Le génie du christianisme », montre le genius antique passer par « translation » aux patrons et protecteurs des nouveaux chrétiens, dans l'acculturation d'un vocabulaire et de fonctions sociales et spirituelles païens. Ce chapitre expose assez clairement le retour, jusqu'à la Renaissance, de débats similaires à ceux des antiques -sur la limite floue entre inspiration et folie, ou sur les raisons de l'élection divine -mais insiste sur une nouveauté : l'apparition d'artistes dans la population des personnes habitées, alors que jusque-là seuls les saints étaient concernés. Le chapitre 3 sur « le génie des modernes » s'intéresse à la période où Dieu est exclu, et avec lui ses saints, début d'un processus tendant à désormais confondre le génie d'une personne avec la personne elle-même. Ici vient la thèse centrale : sans une transformation politique et religieuse ( retrait de Dieu et darrin m. mcmahon, Fureur divine. Une histoire du génie, Paris, Fayard, 2016, 378 p., ISBN 978-2-213-69395-8 reVue d'histoire moderne & contemPorAine 65-2, avril-juin 2018 Document téléchargé depuis www.cairn.info ---207.241.231.108 -09/03/2020 12:16 -© Belin Document téléchargé depuis www.cairn.info ---207.241.231.108 -09/03/2020 12:16 -© Belin COMPTES RENDUS, N° 63-2, 2016 167 croyance en l'égalité universelle), les conditions sociales, économiques ou les normes esthétiques, n'auraient pas suffi pour faire apparaître le culte du génie ou du grand homme : « le génie enchantait un monde menacé de désenchantement ». Le génie seul expliquait l'inné -quelles que soient les explications cherchées pour décrire le génie (humeurs, puis théorie des nerfs) -et l'époque était prête à accueillir des « génies » comme Mozart ou Newton (dont D. McMahon démontre qu'ils étaient doués parce qu'ils avaient travaillé, mais aussi parce qu'on avait autour d'eux, voire ils avaient eux-mêmes, alimenté une mythologie dont l'époque avait besoin). Ce chapitre établit des corrélations très intéressantes entre naissance du génie, rejet de la copie (jusque-là considérée comme bénéfique), premières réflexions sur la propriété intellectuelle ; ou encore l'apparition du phénomène des célébrités, et celui de l'admiration pour les grands criminels (corollaire d'un mépris envers les petits filous). L'interlude révolutionnaire, court chapitre sur « l'aurore des idoles », montre le retour sous la Révolution de pratiques religieuses médiévales (inhumation et culte des saints révolutionnaires, exhumation et translation de leurs corps, dans un transfert de sacralité vers les génies proposés pour chaque jour du nouveau calendrier). Les révolutionnaires justifiaient ainsi des privilèges exceptionnels pour des gens exceptionnels -légitimant la déclaration de Joseph de Maistre : « le sang est l'engrais de cette plante qu'on appelle génie ». Le quatrième chapitre sur le « génie romantique » décortique la construction sociale du génie autour de nombreux exemples (combien de Napoléon, de Beethoven ou de Byron pour le xix e siècle). Tout en montrant que le génie romantique hérite directement de celui des Lumières, il met aussi en valeur les traits nouveaux de la période, fascinée par l'origine non naturelle de toute création (l'action politique étant comprise comme telle), par le lien entre démoniaque et inspiration inexplicable, et désespérée de se mettre en valeur dans son inspiration, jusqu'à chercher à produire techniquement celle-ci (de l'ésotérisme au haschich). Le chapitre 5 décrit l'apparition d'une « Géniologie », de la physiognomonie à la phrénologie : d'importantes populations de scientifiques européens et nordaméricains cherchèrent à expliquer (et reproduire) le génie (souvent en s'étudiant eux-mêmes), avec toutes les implications racistes et eugénistes que l'on connaît. Au-delà des aventures assez drôles des crânes et des cerveaux de certains « grands hommes » des xix e et xx e siècles -de Kant à Lénine -ou de l'amusante déconstruction des enquêtes définissant le génie par le génie, la conclusion à tirer de ces manières de mesurer la physique du génie est qu'elles eurent pour effet d'amplifier encore l'exception du génie, son caractère inexplicable et ses privilèges. D'où le chapitre 6 sur la « religion du génie ». Partant de la distinction inquiète faite par Kierkegaard entre « un génie et un apôtre », D. McMahon y oppose la religion nazie et soviétique du génie (défini par son rôle salvateur, sa position d'exception et son lien ambigu avec le peuple), permettant au génie de se mettre au-dessus des lois (donc de régner par le mensonge et le meurtre). On voit bien ici encore le lien entre culte du génie et monde sans dieu (et sans son peuple élu), contexte préparé en particulier pour l'Allemagne par une vague politique et culturelle désenchantée, avide d'un sauveur, dans laquelle Hitler put s'immiscer. L'opposition entre le génie hitlérien et son antidote, Einstein -première entrée complète d'après l'auteur des scientifiques dans la fonction de génie et dénonciation incarnée de la supercherie de Hitler -clôt un peu vite le chapitre pour expliquer qu'Einstein aurait « contribué à mettre fin à l'idolâtrie du génie ». La conclusion, frustrante, explique que tout a changé à une époque où tout le monde est un génie (plus ou moins caché), alors que le monde
doi:10.3917/rhmc.652.0195 fatcat:plknm474evcv5dntobj22nw2g4